Le mal d’être l’enfant de trop

Hugues Corriveau livre
Hugues Corriveau, La fêlure de Thomas, roman, Montréal, Éditions Druide, coll. Écarts, 2018, 216 pages, 19,95 $.
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L’enfance blessée est un thème cher à Hugues Corriveau, qui a eu son écho dans une nouvelle parue en 1996. Il replonge au cœur de cette thématique dans La fêlure de Thomas, un roman où il cisèle méticuleusement et peaufine admirablement chaque phrase, y ajoutant parfois un accent poétique.

Le Thomas du titre est un garçon de 11 ans qui s’amuse à voler de la gomme à mâcher Bazooka au dépanneur du coin, rue Ontario, à Montréal. Un soir où il s’apprête à commettre son larcin habituel sous l’œil complice de la fille au comptoir, deux voleurs entrent et font un hold-up qui coûte la vie à la jeune caissière.

Dans la panique qui s’ensuit, le revolver glisse jusqu’à l’allée où Thomas s’est caché. Terrifié, l’enfant commet l’irréparable, puis se sauve en courant chez lui. Nous ne sommes qu’à la page 28. Ce qui suit est un chassé-croisé entre l’enfance et la tuerie au dépanneur.

Thomas a eu un grand frère, Will, porté aux nues par une mère qui n’a jamais accepté qu’un autre puisse dire «Maman.» Ce n’est pas qu’elle reproche à Thomas d’être né, «elle s’en veut de l’avoir laissé naître». Il est de trop.

Corriveau brosse le portrait d’une mère vache, grosse truie, ogre, «une pas-femme-pas-mère». Résultat: Thomas est «avalé par l’inespoir catastrophique qui l’assombrit et le nourrit du mal total d’être l’enfant de la mère».

La relation de Will et Thomas est d’une rare intensité. Ils forment une intelligence composite qui les rend indissolubles, invulnérables, imparables, proprement indispensables. On est en présence d’un frère-frère.

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La relation entre Will et Thomas se déroule dans des flashbacks, car on sait dès le début que l’aîné a perdu la vie lors d’une course qui le projette sous les roues d’un camion. Le «binôme» s’est brisé.

Bien qu’il soit question de la mort de quatre personnes dans ce roman, l’auteur note clairement qu’il s’agit d’un roman de la tendresse, celle d’un frère en manque du frère disparu, celle d’un fils en manque d’amour maternel. Chaque page décrit «cette émotion malmenée d’un enfant qui réclame une présence».

Hugues Corriveau a un style pénétrant, voire envoûtant. Voici ce que ça peut donner. «L’incendie de sa poitrine provoque des bonds de géant, dans lesquels tonitruent ses espoirs de n’être qu’un figurant d’opéra en langues étrangères et incompréhensibles, afin de créer un univers en musique et de boucher les trombones de l’orchestre.»

Il aime juxtaposer des mots comme «élytres électriques», «petite pitié d’être petit», «homme des néants-des-talles» et «l’imagination de l’imagination imaginée». Quand la mère transmet son pouvoir, elle «délègue, s’allège».

La fêlure de Thomas illustre bien comment l’enfant peut avoir la grâce d’un bonheur illusoire et l’adulte se cantonner dans l’inévitable trahison de l’âge.

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