Vivre dans la clandestinité pour être soi-même

Jean Basile, Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile, roman, préface de Robert Lévesque, Montréal, Éditions Fides, 2016, 784 pages, 43,95 $.
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De nos jours, les romans de 700 ou 800 pages sont assez rares. Jean Basile (1932-1992) nous offre Me déshabiller n’a jamais été une tâche facile, roman de 784 pages où une phrase peut avoir 42 lignes et un paragraphe s’étendre sur sept pages, soit plus de 245 lignes. Véritable roman proustien.

Journaliste, critique littéraire, romancier et éditeur, Jean Basile a entrepris un grand projet d’écriture largement autobiographique en 1984, puis l’a abandonné deux ans plus tard après avoir tapé 1 106 pages. Son ami Christian Allègre a révisé ce texte et les Éditions Fides l’ont publié, avec une préface de Robert Lévesque.

J’ai rencontré Jean Basile en 1976, lorsqu’il était directeur des Éditions de l’Aurore. Il a publié mon tout premier livre, un journal intime de ma sortie du placard.

Le narrateur Jean Dupont a presque 70 ans; c’est un homosexuel qui vit seul dans le Montréal des années 1955-1965. Il reçoit les confidences de quatre jeunes hommes invertis: Isabel, Adolphe, Marcellin et Julien.

À noter que le mot «homosexualité» n’apparaît que trois fois dans un chapitre au début du roman. L’auteur parle plutôt d’un monde «hautement ritualisé». Il est question de désir charnel, bien entendu, mais l’éjaculation sert à affirmer «son individualité, son droit absolu d’être lui-même».

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Dupont, alias Basile, est épris de romantisme allemand. Il voit dans le quatuor de garçons «une répétition dans la vie quotidienne du quatuor opus 25 de Brahms pour piano, violon, alto et violoncelle».

Basile truffe sont récit de mots allemands ou latins – des phrases complètes parfois – sans les traduire. Comme l’auteur est né de père russe et de mère française, les références aux écrivains de ces deux pays abondent.

Quatre destins s’entrecroisent, soit ceux d’un petit employé de banque, d’un journaliste, d’un dealer et d’un peintre. Leur élans sexuels, écrit le préfacier Robert Lévesque, sont «d’abord et avant tout une clandestinité, et un vice (à jouir, à punir?), mais en même temps le moteur même de leur vie».

Le rôle du vicieux narrateur consiste à éclairer le lecteur sur toutes les facettes d’un récit qui en comporte plusieurs. Les sous-intrigues se multiplient et chaque destin est décortiqué à qui mieux mieux. Basile écrit «cher lecteur, je vais encore taxer ta patience».

Le lecteur a droit à des descriptions fort détaillées de chaque corps, de chaque âme. Les traits du visage, les regards et les gestes sont soigneusement scrutés et analysés. Même les vêtements et les meubles sont minutieusement dépeints.

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Je ne devrais sans doute pas avouer cela, mais j’ai sauté des chapitres complets sans perdre le fil de l’histoire. Nonobstant le style raffiné et le ton savoureusement intimiste, ce roman de 784 pages souffre de multiples longueurs.

Jean Basile avoue, quant à lui, qu’il laisse aller sa plume. «Je rédige sans ratures au fil des idées, des souvenirs, des associations, laissant leur place, selon moi inévitable de toute façon et très nécessaire, aux petites ou longues divagations qui naissent de ma pipe sans doute (j’ai dit que fumer de l’opium c’est mourir vivant, ce livre serait-il alors mon testament ?)…»

Les quatre jeunes hommes apprivoisent leur orientation sexuelle dans un Québec marqué par Maurice Duplessis et la Grande Noirceur. Pour Isabel, Adolphe, Marcellin et Julien, pas question de militer pour les droits des gays (le mot n’est pas encore à la mode).

Ils trouvent que le tabou et l’interdit sont excitants, tout comme le port de chemises à carreaux et de bottes de bûcherons. On les appellerait aujourd’hui des lumbersexuals.

L’illustration en page couverture fait fidèlement écho au contenu du roman. Lucas Cranach (1472-1553) propose une synthèse entre le puritanisme luthérien et l’érotisme dans La Tentation de saint Antoine.

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