Un roman sur tout ce que la vie a d’inconcevable

L’Année sauvage


9 mai 2006 à 12h32

Née en Italie, élevée et éduquée au Québec, Bianca Zagolin est professeure de littérature et traductrice. Elle vient de publier un roman intitulé L’Année sauvage, une histoire dense et pleine d’émotions. Les peines et les joies du quotidien se côtoient, se croisent et sont décrites avec la même sensibilité et la même intelligence de l’âme humaine.

L’action de L’Année sauvage se déroule dans un petit village des Cantons de l’Est. Dès les premières pages, on apprend que la petite Catherine est disparue. Enlèvement, crime sordide? Les recherches restent vaines. Pour la mère, Josette, seule la souffrance va désormais tenir lieu d’existence. La trame romanesque ne se limite pas à cette tragédie, loin de là.

L’auteure fait intervenir quatre autres personnages, deux hommes et deux femmes, dont le destin s’entrecroise au rythme des saisons. Une année au fil de laquelle chacun découvrira un univers parallèle, peuplé d’étrangeté et d’enchantement. C’est ce savant déroulement qui confère au roman toute sa dynamique et qui le rend attachant.

Les quatre autres personnages sont Sophie et son mari Charles, du même village, leur amie Cécile, de Montréal, et l’Amérindien Thomas qui vit aux abords du village, dans un autre univers. Alors que Josette attend qu’il arrive quelque chose pouvant «opérer un charme et conjurer le malheur», Cécile rend visite à son amie Sophie, dont les jours sont comptés. Son mari Charles met tout en œuvre pour que le malheur ne finisse pas par devenir sournois, par engourdir le corps et suffoquer l’esprit. Thomas, qui semblait avoir l’œil sur Josette, rencontre Cécile et une vérité pressentie prend dès lors forme. «Une faible pression s’exerce sur (leur) conscience en éveil, le sang afflue à fleur de peau.»

La romancière décrit avec doigté la nouvelle existence de ses personnages, celle qui se définit désormais par l’expression «il y a l’avant et l’après». Elle sait doser l’imprévu de sorte qu’il fasse basculer l’existence pour lui donner «un sens malgré les résistances et les protestations». Le résultat est assez étonnant. Le lecteur navigue ni plus ni moins sur une mer mi-turbulente mi-paisible, sur «une zone de convergence où les vies s’interpénètrent dans la douleur et le ravissement».

Le roman se lit mieux à petites doses car on a intérêt à se laisser tranquillement imprégné de l’atmosphère qui change graduellement et colore petit à petit le paysage. Ce dernier est d’abord témoin de la profanation d’une fillette, puis abrite les amours d’un étrange couple. D’un chapitre à l’autre on ne peut que se rallier au leitmotiv de la romancière: «C’est toujours dans les moments les plus intenses que la vie semble un rêve, car c’est alors qu’on saisit vraiment tout ce qu’elle a d’inconcevable.»

L’Année sauvage est le premier roman que j’ai lu de Bianca Zagolin. J’ai apprécié son style tantôt poétique tantôt rythmé. Pour décrire une scène d’accouplement, par exemple, elle écrit que «les flammes du brasier lèchent les parois de la caverne; elles réchauffent et rassurent.» Pour décrire la canicule qui s’est emparé du village, elle multiplie les verbes et va jusqu’à en utiliser 7 dans l’espace de 4 lignes. L’effet est tonifiant.

Même si, personnellement, j’ai trouvé que le dénouement de l’intrigue s’est fait un peu trop brusquement, pour ne pas dire froidement, je dois reconnaître que Bianca Zagolin excelle dans l’art de nous faire vivre une palette d’émotions vives. Avec elle on se pose aisément la question suivante: «Comment se fait-il que nous ayons si peu de temps pour ceux que nous aimons lorsqu’ils sont vivants et, quand ils ne sont plus, qu’il ne nous reste que du temps?»

Bianca Zagolin, L’Année sauvage, roman, VLB Éditeur, Montréal, 2005, 200 pages.

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