Un pays dans la peau


13 juillet 2015 à 18h15

À 17 ans, Sophie quitte le toit familial – Gatineau – pour la première fois, à destination de la Colombie. Elle était participante au programme d’échange Canada-Colombie 1982-1983 sous les auspices de Jeunesse Canada Monde, organisme voué à l’éducation au développement communautaire et international.

«Un échange de six mois qui a changé ma vie», confie-t-elle 33 ans plus tard. «Après avoir pris part au programme, je me suis sentie plus engagée envers moi-même et les autres. Mon expérience à Moniquirá – petit village situé dans la partie Nord-Ouest du département de Boyacá en Colombie – m’a fait découvrir l’entraide authentique. Je suis rentrée chez moi remplie du sentiment d’avoir intensément donné et reçu, d’une manière simple, humaine et chaleureuse, et plus riche d’avoir exploré la culture colombienne et appris l’espagnol.»

De retour à Gatineau, Sophie désirait plus que tout se rapprocher de la Colombie. Elle complète un baccalauréat en études hispaniques à l’Université d’Ottawa. Durant ses études, la jeune femme s’éprend de la littérature espagnole, savoure les empanadas colombianas et danse la cumbia! Elle s’entoure d’amis hispanophones, fréquente les discothèques latines, et devient de plus en plus populaire au sein des cercles latinos de l’Outaouais.

Elle recherche les occasions de bénévolat auprès de la communauté latino-américaine. Sa passion pour l’espagnol ne fait que s’intensifier.

Quelques années plus tard, un soir d’été, Sophie – fraîchement diplômée et nouvelle fonctionnaire au gouvernement fédéral – sort avec une copine pour aller danser dans un club latino. Elle est rapidement repérée par Eduardo, un Salvadorien d’âge mûr, qui lui fait les yeux doux. Le sort est jeté. Sophie tombe amoureuse. Eduardo est patient, romantique et généreux, mais aussi terriblement macho. «C’était justement sa façon latine d’illustrer sa virilité qui le rendait irrésistible», avoue-t-elle.

Devenu citoyen canadien – divorcé d’une Salvadorienne, mère de leurs trois enfants – Eduardo se remarie avec Sophie qui lui donne un fils. «Il était mon âme sœur. On avait tellement en commun. Sauf l’alcoolisme, un mal dont il n’a jamais su se départir et qui l’a mené vers sa déchéance. Nous avons tout tenté pour sauvegarder notre relation, peine perdue au bout de terribles déboires.» Le couple est aujourd’hui séparé depuis cinq ans.

Durant leur vie commune de plus de 10 ans, Sophie s’est profondément attachée à la culture salvadorienne à travers ses contacts avec les amis et la famille d’Eduardo, leurs visites au Salvador. Son implication était entière et démontrait sans contredit ses loyaux sentiments envers la culture de l’homme de sa vie et père de leur fils. «Le Salvador est le plus petit pays d’Amérique centrale. Peut-être est-ce pour cette raison que les gens y sont extraordinairement chaleureux», détaille Sophie. «Les Salvadoriens me touchent particulièrement par leur façon d’accueillir les autres.»

«Je suis allée au Salvador en 1992, 1997 et 2005 avec Eduardo et notre fils, puis seule en mars 2015. Au courant de mes séjours, j’ai vu une paix chétive s’installer au pays après 12 ans de conflit civil, les ravages de la guerre, la population rurale entassée dans les bidonvilles, le vandalisme, les gangs de rue. Puis la montée fragile de la démocratie. En 2014, pour la première fois dans l’histoire du Salvador, c’est une personnalité issue de la guérilla, Salvador Sanchez Ceren, qui a été élu président du pays.»

«Mon récent voyage en solo m’a permis de me réapproprier ma relation avec le Salvador en dehors d’Eduardo. Depuis notre séparation, je ressentais l’immense besoin de me reconnecter à la culture salvadorienne à travers moi-même. Cette chaude culture fait partie de l’héritage de mon fils unique; je ne peux que vouloir maintenir un lien avec elle éternellement. Sans oublier mon coup de foudre en Colombie, mon histoire d’amour a été avec le Salvador.»

Entre temps, depuis presque trois décennies, Sophie mène une brillante carrière auprès de la fonction publique fédérale, durant laquelle elle a effectué plusieurs missions internationales en Afrique et en Amérique du Sud. Elle est devenue une femme ouverte sur les cultures du monde, bien que toujours restée intérieurement fidèle à la culture salvadorienne.

D’ici quelques années, la cinquantenaire désire s’engager dans un projet de développement durable au Salvador. Elle pense, entre autres, se joindre aux œuvres caritatives de l’organisme Jeun’Espoir Inc., permettant à des bénévoles adultes de la région d’Ottawa de vivre une expérience de solidarité dans une région pauvre du Salvador. «Les participants reviennent davantage conscientisés face aux injustices sociales, et plus prêts à s’impliquer ici et ailleurs pour faire une différence», explique Sophie.

«Parfois l’immigration se vit à l’intérieur de soi, parce que la vie, irrémédiablement, nous amène à dépasser notre culture d’origine», selon la Gatinoise.

* * *

Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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