Tout le monde parle de la résistance

Après les provocations de Denise Bombardier et les coupures de Doug Ford, le déluge

Frenchons! Une perspective sur la solidarité entre le Québec et l’Ontario de l’illustrateur Marc Keelan-Bishop sur son compte Twitter le 26 novembre.


1 décembre 2018 à 13h00

Les provocations de la Québécoise Denise Bombardier et les coupes de l’Ontarien Doug Ford ont été encaissées. Après ce fut le déluge, la résistance.

Personne ne semble avoir anticipé la maturité politique et médiatique des Franco-Ontariens. Tout le monde ou presque en a parlé, en particulier dans un Québec qui a mis son projet souverainiste en veilleuse. Un peu plus et redeviendrait-on Canadiens français?

Francopresse a rencontré trois témoins privilégiés de la révolution franco-ontarienne: une Québécoise à Edmonton, un Acadien à Sudbury et une Manitobaine à Québec.

Ça prend une crise

«Ça prend une crise pour apprendre l’existence de certains groupes et mieux les connaître», affirme la journaliste Colette Brin du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval.

«Il y a une distorsion dans la façon de présenter la réalité des minoritaires tant du côté francophone qu’anglophone, y compris à Radio-Canada.»

L’émission Tout le monde en parle (TLMEP) du diffuseur public est à l’origine d’une première provocation en octobre avec sa complaisance face à l’expression du préjugé que «les communautés francophones ont à peu près disparu» (Denise Bombardier).

Quatre francophones de l’Ontario ont participé à l’émission télévisée Tout le monde en parle, dimanche 25 novembre: l’avocat Ronald Caza, la présidente de l’UFO Dyane Adam, la députée Amanda Simard et la coprésidente du Regroupement des étudiants, Marie-Pierre Héroux.

Affirmation ou récrimination?

Selon la Manitobaine, la mobilisation des communautés a été générée par «l’ignorance typique au Québec parce que les gens ne nous connaissent pas ou refusent de nous reconnaître».

«Il y a un réflexe d’insécurité au Québec et de colère légitime face aux injustices vécues par les minorités francophones, mais ça ne mène pas au dialogue.» On déplore, dit-elle, que les «hors Québec» agissent dans une logique de récrimination et non d’affirmation.

«Est-ce qu’on pourrait parler des francophones en milieu minoritaire sans que ce soit toujours à propos du Québec? On ramène toujours ça à nous, nous, nous.»

Convergence de jeunes de partout

Colette Brin a été fascinée de voir sur Twitter la convergence entre jeunes francophones de partout, contestant publiquement les propos de Denise Bombardier.

«C’est une prise de conscience, une surprise pour bon nombre de Québécois de découvrir la vitalité d’organismes et de gens du milieu minoritaire. Les médias en ont énormément parlé. Il y a aussi une vraie réaction populaire.»

En signe de solidarité, la Ville de Québec a déployé le drapeau franco-ontarien, le 23 novembre. (Photo : compte Twitter du maire Régis Labeaume)

Nouveau-Brunswick et Ontario

D’autres attaques contre les minoritaires ont été portées à la mi-novembre par de nouveaux gouvernements à tendance populiste.

Dès la formation de celui du conservateur Blaine Higgs au Nouveau-Brunswick, les médias québécois se sont intéressés à la menace pesant sur les Acadiens.

Depuis le 15 novembre, la presse nationale s’est jointe à la couverture de la crise causée par les frappes du premier ministre Doug Ford de l’Ontario contre le Commissariat aux services en français et l’Université de l’Ontario français.

Un lien entre populisme et anti-bilinguisme

Le ton de la riposte a notamment été donné dans Le Devoir et le Globe&Mail par les professeurs Stéphanie Chouinard du Collège militaire royal de Kingston et Serge Miville de l’Université Laurentienne.

Serge Miville

«J’ai bien apprécié leur texte», souligne Colette Brin, «parce qu’on a fait le lien entre le populisme et l’anti-bilinguisme, mais aussi que les francophones sont une force économique pour le Canada.»

La maturité et la confiance de la minorité à défendre ses positions l’ont impressionnée. «On découvre que le bilinguisme est un atout, simplement parce qu’on peut débattre dans les deux langues avec une certaine assurance. La capacité de discuter avec plus de monde sur Internet est un autre avantage.»

Rester franco, c’est exigeant

Selon la journaliste, la crise franco-ontarienne a permis aux Québécois de mieux comprendre le vécu des minoritaires. «Il faut saluer toute l’énergie déployée pour les gens qui choisissent d’élever et d’éduquer leurs enfants en français. On n’a pas d’idée à quel point c’est exigeant.»

Stéphanie Chouinard

Ces nouvelles perceptions surviennent alors que l’effritement du mouvement souverainiste favorise la reprise de relations avec les communautés francophones.

De vieux amis qui se retrouvent

Colette Brin poursuit: «On a un gouvernement en Ontario qui attaque ouvertement la minorité et on monte aux barricades. C’est peut-être aussi l’occasion pour le Québec de développer des liens qui avaient été abandonnés, autant du côté des médias que des institutions. On pourrait parler de redécouverte et de réconciliation, comme de vieux amis qui se retrouvent sur de nouvelles bases.»

À Sudbury, l’historien Joel Belliveau constate un changement de paradigme culturel. «Pour la première fois de ma vie, j’ai l’impression que plein de choses bougent.»

Le professeur sent même le changement à Radio-Canada. «Dans les émissions du matin, on fait souvent des références à des débats américains, ça fait partie de notre réalité maintenant. Politiquement, les évènements aux États-Unis ont une influence sur nous.»

Québécois hybrides

Dans la rue, les récentes visites de l’historien acadien d’origine dans la belle province lui ont permis de découvrir l’ouverture de nombreux Québécois à l’idée de l’hybridité. «À Montréal, c’est palpable: il y a beaucoup plus d’anglophones dans l’est de la ville, beaucoup de jeunes qui passent d’une langue à l’autre.»

À partir de l’acceptation de notre hybridité, explique Joel Belliveau, «avec nos cousins canadiens-français ou acadiens, on est sur le même continuum. Il n’y a pas de raison de dire qu’ils sont fondamentalement autres puisqu’on va rester dans le Canada. Nos destins sont peut-être encore liés, comme à l’époque du Canada français.»

Québec, Canada, Canadiens-Français

Rêve souverainiste légitime

L’abandon du vieux rêve nationaliste d’une mer à l’autre a été suivi, à partir de la Révolution tranquille et de l’élection du Parti québécois jusqu’à la tenue de deux referendums, par une période de différenciation du Québec par rapport aux francophonies provinciales.

«Il y avait une grosse légitimité là-dedans», estime l’historien. «Une partie de moi est triste que ça n’ait pas marché. Vingt-trois ans après le dernier referendum — ça me freake de le dire! – c’est un peu normal que les prochaines générations veuillent passer à autre chose. Pourquoi ce ne serait pas de reconnaître qu’on est plus complexe, qu’on incorpore des éléments nord-américains?»

Alliés anglophones

Ce que vivent les Canadiens-Français serait aux antipodes d’une vaste tendance à la simplification politique, un populisme émergeant en Europe, aux États-Unis et dans certaines provinces.

Joel Belliveau sent les plaques tectoniques bouger au niveau de la culture politique avec des populations anglophones en quête d’idées simples visant à rejeter les différences. Le populisme rencontre toutefois de la résistance.

«Dans le passé, les anglophones progressistes avaient tendance à défendre les minorités, qu’elles soient culturelles, sexuelles ou autre, mais pas les francophones, considérés privilégiés, chialeux. Mais plein d’anglophones sont maintenant prêts à dénoncer Doug Ford parce qu’il ferme en même temps trois commissariats qui défendent les enfants, l’environnement et les francophones.»

D’après l’historien, une partie de la population se rend compte que ces causes sont reliées, qu’on doit œuvrer pour ce qui nous unit, «que les droits des francophones, c’est important aussi. C’est un autre niveau de respect pour les minorités. Je n’avais pas vu ça depuis longtemps.»

Pour une solidarité fédérale sans partisanerie

Les divisions qui persistent préoccupent l’historienne Valérie Lapointe-Gagnon, professeur au Campus Saint-Jean d’Edmonton. «On fait des pas en arrière très inquiétants en Ontario et au Nouveau-Brunswick et on ne sait pas ce qui va arriver en Alberta avec les élections du printemps 2019», rappelle-t-elle.

«Plus on trouve d’alliés comme le fait l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, moins il y aura de recul au Nouveau-Brunswick. Ça met des pressions sur Doug Ford et ça montre à d’autres leaders qui auraient envie de l’imiter qu’on ne recule pas sur les droits des francophones. »

La lutte se mène sur les scènes provinciales, poursuit-elle, mais ça prend aussi «une solidarité fédérale, sans partisanerie, qui vient aussi de la population, des citoyens et des commentateurs politiques».

Canada
Valérie Lapointe-Gagnon est professeure à la Faculté Saint-Jean de l’Université de l’Alberta. (Photo: Far West Productions). Son essai de 376 pages Panser le Canada rappelle les réflexions des coprésidents: le rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau (à droite) et le président de l’Université Carleton, Davidson Dunton.

Échos de Laurendeau-Dunton

L’auteure d’un livre sur la Commission royale d’enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme se souvient de la vision des coprésidents Laurendeau et Dunton «qu’être francophone ne soit pas une tare, mais qu’on puisse s’épanouir pleinement d’un bout à l’autre du pays».

Elle rappelle la recommandation de 1968 que l’Ontario et le Nouveau-Brunswick deviennent des provinces officiellement bilingues. Seule la province de l’Atlantique l’est devenue, mais on trouve dans le rapport une justification pour le maintien de commissaires indépendants pour défendre le français.

Valérie Lapointe-Gagnon déplore que  les coupures ouvrent une porte aux francophobes cachés derrière des arguments de rigueur économique qui déversent leur fiel en disant que le Canada est le pays de l’anglais».

La Québécoise reconnaît l’existence d’autres enjeux clés, comme l’écologie, visés par les démarches d’austérité. «On n’ira pas de l’avant avec la défense de l’environnement parce que ça coûte trop cher. On ne se projette pas dans le long terme pour protéger les générations futures.»

Il demeure important d’investir à la fois dans l’environnement et dans les services en français, selon l’historienne, pour que les communautés puissent s’épanouir.

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