Sous le ciel de Philippe Flahaut


25 avril 2006 à 12h17

S’il fait un peu figure d’OVNI dans le petit monde de la chanson franco-ontarienne, il ne faut pas en conclure que Philippe Flahaut ne ressemble à personne d’autre.

Originaire de la banlieue parisienne, l’auteur-compositeur torontois continue de miner ses deux principaux filons – le blues et la chanson d’inspiration tantôt nougaresque, tantôt brassensienne – sur Philippe Flahaut (Autoproduction/Distribution APCM), un troisième CD qui fait suite à Le chien (2002) et Seul avec les autres (2004).

Et comme pour ses précédents albums, cet opus éponyme renferme une poignée de petites perles qui nous rappellent pourquoi Philippe s’est mérité le Trille Or de l’auteur-compositeur de l’année à l’occasion du premier Gala de la chanson franco-ontarienne.

Comme c’est souvent le cas chez lui, c’est dans le registre de la fantaisie – et par un judicieux recours aux métaphores – que Flahaut touche à la quintessence de son art. Avec la mélancolie du pedal steel de Bob Taillefer en toile de fond, Le vent évite les clichés du discours amoureux au profit d’une écriture plus proche de Nelligan («Mais si j’étais le vent/Et que ce soit l’hiver/Yeux dans les yeux/Une vitre, deux univers/Toi au firmament/Moi presque neige/Ouvrirais-tu grand ta fenêtre?»).

Passant de la météorologie à la zoologie, le très funky L’animal dépeint la faune humaine d’un HLM par le biais de métaphores qui laissent entendre ce que La Fontaine aurait pu faire s’il était né trois siècles plus tard, une guitare dans les mains.

Retour dans les astres pour Le planétarium, habile jeux de contrastes qui nous fait sentir la fragilité d’un amour naissant en le coinçant entre l’immensité de l’espace et l’énormité des attentes féminines («Pour elle j’aurais décroché la lune/Coupé des bracelets dans les anneaux de Saturne/Promis de ne plus faire de l’œil/À Vénus»).

C’est dans ce registre-là que Philippe excelle, alliant l’humour, la compassion et une belle maîtrise de la langue pour brosser des tableaux d’humanité qui, tout en assumant leur modeste première personne du singulier, aspirent à l’universel.

La principale vertu de Philippe est de s’être forgé une identité distincte et attachante à l’intérieur de paramètres chansonniers qui sont devenus presque trop familiers. En d’autres mots, à défaut de défricher un terrain vierge, il a su créer un personnage qui lui ressemble – et qu’il incarne aussi, avec une saine dose d’autodérision, sur scène.

Si l’ensemble de Philippe Flahaut avait été de cette eau-là, son auteur se serait donné assez de munitions pour espérer s’imposer auprès du public québécois – ou, tout le moins, auprès de cette portion du public qui demeure sensible aux charmes de la chanson telle qu’elle se pratique encore à Granby ou Petite-Vallée.

Malheureusement, ses incursions de plus en plus nombreuses dans le registre «engagé» (L’usine du village, Le sport) semblent vouloir réduire le monde à un rapport de forces inégal entre les bons et les méchants, entre les have et les have not, nous renvoyant à ces années où une certaine protest song à la française (incarné par Ferrat, Aufray et Cie) s’affichait sans peur et sans reproches sur la grande scène de la Fête de l’Humanité.

On serait tenté d’en conclure que notre homme manque de jugement critique face à son œuvre, à moins qu’il n’ait pas assez de nouvelles chansons pour nous offrir un album qui puisse nous étonner et nous ravir de bout en bout. Dommage, car tant qu’il n’aura pas appris à séparer le bon grain de l’ivraie (et à injecter un peu plus de folie et d’imprudence dans sa démarche), Philippe Flahaut devra se contenter de chanter pour le cercle restreint de ceux qui sont déjà acquis à sa cause.

Le retour de l’ours mal léché

Peu d’artistes de la chanson polarisent l’opinion aussi nettement qu’Arno (Hintjens, pour l’état civil), qu’on a souvent qualifié, avec raison, de Tom Waits flamand: soit on est séduit par sa voix de papier sablé et sa tête d’ours mal léché, auquel cas on pénètre avec plaisir dans son univers louche, soit on demeure totalement et définitivement réfractaire au bonhomme et à tout ce qu’il incarne.

Donc, de dire que French Bazaar (Delabel/La Tribu/Sélect) constitue son meilleur album en carrière ne suffira pas à lui faire de nouveaux convertis, puisqu’Arno y demeure fidèle à ses rugosités et son penchant pour la provoc. Le propos y cogne aussi dur que la musique (qui fait souvent l’effet d’un blues primal et primitif), et la tendresse y est celle d’un homme qui n’ouvrirait son cœur qu’après la huitième bière.

Avec une redoutable économie de moyens et un sens de l’absurde qui frise le génie, Arno dynamite le business de la chanson («J’suis chanteur de charme et riche aussi/J’veux être mince comme un pneu de vélo/Je veux que tout le monde m’aime, même les clodos») et déboulonne allégrement la statue de Vénus, rebaptisée Françoise pour l’occasion («Fais ta belle, pas cruelle, naturelle/Comme une vraie mademoiselle/On est moche mais on s’amuse/Du rire aux larmes/Avec mon regard de vieux bébé/Je me lave les yeux dans ton décolleté»).

Dans le désespoir de cette danse éthylique, ce regard de vieux bébé voit l’amour comme une affaire de dépendance mutuelle, alimentée à parts égales par la solitude et les pulsions charnelles.

Une fois son décor et ses personnages bien installés, Arno nous assène le coup de grâce, avec une relecture de Voir un ami pleurer qui décuple le pathos sous-jascent au texte de Brel par le biais d’un crescendo paroxysmique, qui confirme que même dans ses dangereux dérapages, notre homme est toujours en pleine possession de ses moyens. Du grand art.

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