Ruralité et politique: les programmes sont surtout conçus pour les villes?

Port Hope, Ganaraska
La rue principale de Port Hope (environ 18 000 habitants), à l'Est de Toronto. Photo: archives l-express.ca
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Publié 05/04/2025 par Inès Lombardo

Depuis 60 ans, les petites municipalités canadiennes peinent à obtenir des programmes adaptés à leurs réalités, affirme l’ex-député libéral René Arseneault. Entre exode rural, aides gouvernementales inadaptées et poids politique en recul, le fossé avec les grandes villes ne cesse de se creuser, selon lui.

Le phénomène est directement relié, selon René Arseneault, au fait que les programmes provinciaux et ceux du gouvernement fédéral sont souvent conçus pour favoriser le développement urbain.

Plus difficile d’obtenir des programmes d’aide en milieu rural

René Arseneault était député d’une circonscription rurale, celle de Madawaska–Restigouche dans le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick, lors du déclenchement de l’élection fédérale.

Après dix ans à représenter cette région sous les trois gouvernements de Justin Trudeau (élu en 2015, 2019 et 2021), l’Acadien assure qu’il est bien plus «difficile» d’obtenir des programmes de services ou d’aides en région rurale qu’en milieu urbain.

ruralité, petites villes
René Arseneault, ex-député libéral de Madawaska–Restigouche, le Nord-Ouest du Nouveau-Brunswick. Photo: courtoisie

«Lorsqu’une petite municipalité de 3000 habitants veut faire une demande d’aide pour du logement abordable, comme le ferait Toronto, Montréal, Vancouver ou Moncton, celle-ci ne répond pas aux critères», affirme-t-il.

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René Arseneault observe qu’il «faut attendre» que les ministères «viennent faire des petites modifications». «Si bien qu’on a perdu du temps, il est trop tard et il ne reste plus de fonds. C’est souvent, trop souvent comme ça.»

Il explique que l’exode rural vers les villes «embourbe» ces dernières depuis les années 1960, ce qui conduit à la «multiplication des programmes politiques et des infrastructures». Plus le choix de «répondre à ce surplus dans les régions urbaines».

C’est là que les villes deviennent plus avantageuses: «Il y a plus d’infrastructures, du transport en commun, du logement.»

Un point de vue à nuancer?

Un point de vue largement nuancé par le professeur émérite à l’École d’études politiques de l’Université d’Ottawa, François Rocher.

camionneurs, Loi sur les mesures d'urgence
François Rocher. Photo: courtoisie

«Le clivage rural-urbain est de moins en moins vrai aujourd’hui, dans la mesure où on parle de zones périurbaines», qui comprennent des gens qui ne sont pas si loin d’un centre urbain, mais qui ne sont pas non plus dans de très petites communes.

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«C’est plus complexe que juste une différence entre le rural et l’urbain», analyse-t-il.

Pour lui, les très grandes villes au Canada ne sont pas si nombreuses et certains enjeux «traversent tous les territoires, comme l’inflation par exemple».

Le professeur concède toutefois des différences dans les activités liées au territoire. Il donne l’exemple de l’extraction des ressources naturelles, que l’on trouve surtout dans les régions «plus en périphérie» et qui lie ce type d’activité aux intérêts immédiats des électeurs.

«S’ils travaillent dans ces domaines, évidemment ils vont accorder plus d’importance à ce que les partis politiques vont favoriser sur leurs activités ou non. (…) Donc il y a une diversité sociale qui fait en sorte que les choix politiques ne sont pas les mêmes.»

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La rue principale de Port Perry (environ 10 000 habitants), au Nord d’Oshawa. Photo: iStock.com/olivier de la haye

Plus de territoires, moins de députés ruraux

En plus de la différence d’aide entre les régions urbaines et rurales, René Arseneault déplore le fait que l’exode qui touche les petites communautés canadiennes débouche sur des territoires de circonscriptions agrandis.

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En effet, selon la Loi électorale du Canada, les circonscriptions fédérales doivent en général représenter un nombre minimum de personnes, pour mieux représenter la croissance de la population notamment.

La carte électorale fédérale est mise à jour tous les dix ans pour refléter la variation de la population. Par exemple, en Ontario, le redécoupage de 2023 a mené à une circonscription de moins dans le Nord de l’Ontario et une de plus dans la région de Toronto.

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Le village de Trinity (une centaine d’habitants), à Terre-Neuve. Photo: iStock.com/FedevPhoto

Des circonscriptions de plus en plus populeuses

Les circonscriptions sont réexaminées tous les dix ans.

Dans sa version datant de 2009, la procédure de la Chambre des Communes du Canada reconnaît: «Étant donné que les problèmes d’accessibilité, de transport et de communication constituent souvent des obstacles à une représentation efficace et au démarchage électoral, les commissions font généralement en sorte qu’il y ait moins d’électeurs dans les circonscriptions rurales que dans les circonscriptions urbaines.»

Statistique Canada rappelle de son côté que si 30 nouveaux sièges ont dû être créés après le recensement de 2011, aucun n’a été ajouté après le plus récent, en 2021.

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Toutefois, «la taille moyenne de la population d’une circonscription au sein des provinces passera de 116 116 habitants à 121 891, pour refléter l’accroissement de la population au cours de la décennie», peut-on lire sur le site de l’agence.

«Nos territoires ruraux s’agrandissent, ils sont immenses. D’ailleurs pour l’élection qui s’en vient fin avril, mon territoire s’agrandit davantage pour le candidat qui me remplace. C’est une mission impossible de voir tout le monde, être partout», remarque le député sortant.

Selon ses observations, de moins en moins de ministres et de députés sont issus des régions rurales, contrairement à ceux provenant des milieux urbains. Et les voix de ministres pèsent parfois plus lourd, en fonction de la problématique mise sur la table.

silhouette de Toronto vue de l'Est
Le centre-ville de Toronto vu des bureaux de l-express.ca dans l’Est. Il y a 24 circonscriptions électorales fédérales à l’intérieur des limites de la Ville de Toronto (3 millions d’habitants).

Pour les grandes villes, René Arseneault affirme qu’il faut «créer des circonscriptions à l’intérieur même des villes».

L’ancien élu n’impute pas le déséquilibre entre les régions rurales et les villes à un gouvernement libéral ou conservateur en particulier, mais à ceux qui se sont succédé depuis les années 1960.

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Deux poids, deux mesures

René Arseneault utilise l’accès au signal cellulaire en ville et région pour illustrer le déséquilibre dont il a été témoin.

«J’ai assisté à un décès dans un centre communautaire, on était incapable d’appeler le 911, il n’y avait pas de réseau cellulaire. Je comprends que ce n’est pas un problème 100 % du gouvernement, ce sont les fournisseurs de services qui sont un peu réticents à venir où il y a peu de population, je comprends ça. Mais ça vous donne une image.»

Et l’Acadien de poursuivre: «On a la téléphonie cellulaire à l’intérieur du métro de Toronto alors qu’en région rurale dans le Canada, on n’est pas capable d’appeler le 911 dans une situation d’urgence parce qu’il n’y a pas de signal.»

Pour lui, la solution réside dans l’équilibre économique de l’offre et la demande.

«Quand on déborde de monde à Vancouver ou à Toronto et que les loyers commencent à friser les 2500-3000 $ par mois, il y a très peu de logements, beaucoup de demandes. Si on laissait les règles économiques naturelles régler le prix, automatiquement il y a des gens qui quitteraient le centre de ville à 20, 30 minutes. Ça créerait des régions suburbaines qui créeraient leur propre économie.»

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