René Lussier, ou la mémoire manipulée

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Comment vous expliquer Le trésor de la langue? Le plus facile serait de citer le boîtier de ce singulier coffret, qui nous présente l’œuvre du guitariste et compositeur québécois René Lussier comme «une fresque sonore sculptée dans le vif des mots, ceux de la rue et ceux des archives politiques et folkloriques du Québec.» Ce qui n’est pas mal, sauf qu’à la méthode très particulière de la fresque, qui exige de peindre rapidement – et sans retouches – à même une surface de mortier frais, il convient de préférer le terme de collage, avec ce que la technique entend de manipulation a posteriori du matériau brut. Mais pour ce qui est du vif des mots, on ne saurait mieux dire.

Si Le trésor de la langue est une œuvre révolutionnaire, ce n’est pas tant par sa forme ni ses procédés. En effet, René Lussier n’est pas le premier à avoir exploré la musicalité inhérente à la parole humaine, ni celui qui a poussé le plus loin l’exploitation de ces mélodies inattendues que trace le contour de nos oraisons, des plus mémorables aux plus banales.

Un compositeur comme Steve Reich a réussi une synthèse plus cohérente et «musicale» entre le discours enregistré et la partition, tandis que les bricoleurs de la génération hip hop pratiquent l’échantillonnage – y compris celui de la parole – avec davantage d’audace et de virtuosité.

Mais le vaste projet qu’est devenu Le trésor de la langue (d’abord un album, paru en 1989, puis une tournée, Trésor en concert, puis un film, Le trésor archange) aura une résonance particulière chez tous ceux qui se définissent comme francophones d’Amérique.

Juxtaposant – quitte à les opposer – René Lévesque, Pierre Trudeau, Charles de Gaulle (vous devinez quel discours), Pierre Bourgault, la reine Élizabeth et le journaliste Gaétan Montreuil (dans sa tristement célèbre lecture du manifeste du FLQ aux nouvelles de Radio-Canada), Lussier remet en scène les principaux protagonistes des événements qui ont secoué et défini le Québec, tout en tissant, en filigrane de ces propos plus célèbres, les interventions quotidiennes et intimes des hommes et des femmes au nom de qui se déroulait ce conflit décisif.

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D’un point de vue strictement musical, la démarche employée par Lussier sur Le trésor est assez simple: la plupart du temps, il s’agissait de transcrire les mélodies que traçait le propos des divers intervenants, et de les reprendre à l’unisson, tantôt au trombone, tantôt à la guitare, au violon ou à la basse.

Par moments, une section rythmique souligne la cadence inhérente aux interventions, comme c’est le cas du fabuleux C’est ça qu’on va faire, tirade furibonde du syndicaliste Michel Chartrand, transformée en blues polyphonique pour l’occasion.

S’il fallait identifier une faiblesse dans cette entreprise, ce serait cette volonté de tout dire, de ne rien laisser de côté, quitte à provoquer la surdose de stimuli, voire l’ennui. Tandis que Steve Reich, par exemple, a retenu quelques phrases tirées des réminiscences de survivants de l’holocauste pour faire de Different Trains une œuvre qui allie la concision à la cohérence (ayant donc recours à une judicieuse répétition de ses échantillons), Lussier cède généreusement la plateforme à tous et chacun, sans se soucier outre mesure de la structure d’ensemble.

Si le résultat est riche en matière à réflexion, l’écoute en est plus ardue, et rares sont ceux qui choisiront de se la farcir, de bout en bout, plus d’une fois.

Mais face à une œuvre qui nous interpelle avec autant de force et d’éloquence, il serait malvenu de s’arrêter outre mesure sur de tels détails techniques. En allant pêcher Le trésor de la langue aux tréfonds de notre mémoire collective, René Lussier a créé une fascinante dialectique entre les témoignages de ceux qui se sont trouvés, le temps d’une révolution pas toujours tranquille, dans le maelstrom de l’Histoire.

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