Pour un permis de travail, tout est permis


27 mai 2008 à 18h19

Dans le concert des Nations, la valse des migrants prend parfois des airs de danse macabre. Les frontières ont créé les visas et la citoyenneté devient une monnaie d’échange, spéculant sur la misère et la détresse humaines.

Le programme Aides familiaux résidants, qui délivre un permis travail aux immigrantes ayant vécu 24 mois chez une famille canadienne pour s’occuper d’enfants ou de personnes en manque d’autonomie, est une porte ouverte sur ce genre d’abus. Telle est du moins la situation dénoncée par Canada à vendre, un documentaire de Geoff Bowie, présenté mercredi dernier à l’Alliance française par la société Médiatique.

L’esclavage et l’exploitation sont des immondices du passé, dit-on, ou alors des situations lointaines et reculées. Le Canada serait une terre de liberté et de réussite, qui accueille ces damnés des autres lieux pour leur permettre de vivre et non de survivre. C’est ce que croient aussi les immigrants, venus des Philippines ou encore d’Haïti, qui fuient la misère endémique de leur pays pour connaître la dynamique prospère du Canada… un rêve qui peut vite devenir cauchemar.

Marie-Violette a quitté le bourbier haïtien pour travailler pour le Canada. Elle offre sa main-d’œuvre à une famille canadienne pour s’occuper des travaux domestiques et de leurs enfants: selon le programme Aides familiaux résidants, dans 24 mois elle aura droit à un permis travail et pourra résider au Canada. En attendant elle devra travailler 40h par semaine au salaire minimal, et vivre chez ses employeurs.

Pourtant derrière les cloisons de sa nouvelle maison, se cachent des barreaux de prison.

«Esclaves modernes»

Toujours selon ce documentaire, la réalité de ces travailleuses cloîtrées dans l’espace privé et familial échappe à tout contrôle.

Le programme Aides familiaux résidants ne vérifie pas ce qu’il advient de ces femmes (96% des aides familiaux sont des femmes), alors que toutes les occasions sont réunies pour que l’abus éclate: les employées vivent chez l’employeur, dépendent donc de lui complètement et sont à tout temps sur leur lieu de travail, elles ne connaissent pas bien leurs droits et recherchent à tout prix un permis de travail.

Si elles ne satisfont pas l’employeur, elles risquent de se faire virer et de ne pas obtenir leur permis de travail. Si devant la surcharge illégale de travail elles démissionnent, elles devront attendre trois mois pour renouveler leur candidature. Pendant ce temps que feront-elles, où vivront-elles, que mangeront-elles? Elles n’ont que trois ans pour satisfaire ces 24 mois de travaux.

Le temps presse et oppresse, elles le savent bien. Les employeurs aussi le savent, et certains en profitent de façon écœurante. Devant la caméra de Geoff Bowie, Marie-Violette explique qu’elle a dû travailler de 5h à minuit tous les jours, enfermée au domicile de ceux qui l’employaient. Certains mois elle n’était payée que 200 $ et ne pouvait sortir que deux fois… le temps d’aller à l’église et de revenir. Le narrateur du documentaire, Roger Saint-Denis, lâche enfin le mot: «esclavage moderne».

Entendons-nous, les abus ne sont pas la règle. D’ordinaire, des familles accueillent les travailleuses avec décence et l’expérience se passe bien. Le programme offre de belles opportunités pour ces dernières, leur permettant de s’installer puis de travailler au Canada. Le problème est que rien ne garantit les bons traitements, tout est isolé de l’oeil juridique, en marge du droit derrière les murs de la propriété privée.

Hors-la-loi, hors des normes

Non encadré, le programme Aides familiaux résidants crée des situations de vulnérabilité extrême, une totale dépendance employée-employeur malsaine et une zone de non-droit à domicile. À ce point confinée dans l’espace privé, la loi publique reste sur le seuil.

Le programme accepte que de nombreux étrangers viennent travailler au Canada en attendant d’avoir un permis de travail, mais il n’offre en retour aucune protection légale. Par un tour de passe-passe juridique, la Loi sur les normes de travail ne peut s’appliquer à ces travailleuses de l’ombre.

Une partie des travailleurs ne serait donc pas protégée par les lois sur le travail, selon un principe d’exclusion douteux basé sur le genre d’emploi. Une pratique discriminatoire contraire à la Charte, qui défend l’égalité de tous et de toutes devant la loi.

Les abus peuvent donc se développer, d’autant que la Commission des normes du travail refuse systématiquement d’accueillir des plaintes de travailleuses qui ne sont pas en possession d’un permis de travail… permis qu’elles sont justement venus chercher, à la sueur de leur front. Un cercle vicieux s’emballe alors, à l’ombre de la loi et des droits de la personne.

Le documentaire de Geoff Bowie a le mérite de présenter un panel d’opinions différentes sur le sujet, et notamment celles des agences de travail: l’argument de la misère encore plus grande que connaissaient ces femmes dans leur pays d’origine est érigé comme cache-misère. Une justification qui ne fait pas progresser le droit canadien, mais profite à l’utilisation de la détresse du monde.

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