Parlons chanson avec… Zachary Richard

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Chez Zachary Richard, difficile de savoir où l’artiste finit et où le citoyen commence, tant ces deux facettes de sa personne sont en constant dialogue.

Avec rigueur et passion, ses chansons et ses actions militantes visent le même objectif: célébrer et protéger le monde qui l’entoure, qu’il s’agisse de la richesse culturelle de son héritage cadien ou de la richesse de la nature de sa Louisiane natale, une région qui a été durement ébranlée, coup sur coup, par l’ouragan Katrina en 2005 et la marée noire Deepwater Horizon, cinq ans plus tard.

Le second de ces désastres lui a inspiré la chanson-titre de son album Le fou, sur laquelle se sont penchés les étudiants du cours Parlons chanson avec Dominique Denis.

Pourquoi avoir choisi le fou de Bassan comme protagoniste et narrateur de la chanson Le fou, plutôt qu’un autre animal de la région, voire un pêcheur?

Le premier oiseau attrapé et nettoyé lors de la marée noire de 2010 dans le golfe du Mexique fut un fou de Bassan.

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Cet oiseau est très symbolique pour moi personnellement, car son territoire de nidification est l’île Bonaventure, et ils sont nombreux qui passent leurs hivers dans le golfe du Mexique autour des plateformes de forage.

Donc, comme moi, le fou de Bassan partage son temps entre la Louisiane et le Québec.

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Dans un rapport publié en 2015, la pétrolière BP affirmait que la marée noire Deepwater Horizon «[n’aurait pas] d’impact à long terme sur les espèces du golfe», et que le golfe du Mexique avait une «résilience naturelle». Comment réagissez-vous à de telles affirmations?

Parlons de quelques espèces…

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Une seule huître peut filtrer 50 gallons d’eau par jour. Les bancs d’huîtres sont des endroits de refuge et de nourriture pour beaucoup de crustacés: crevettes, crabes ainsi que poissons.

Les récoltes sont en déclin depuis 2010, mais elles l’étaient depuis longtemps pour plusieurs raisons, y compris la surpêche et la gestion des estuaires.

Les huîtres vivent dans les estuaires, dans la zone où l’eau fraîche rencontre l’eau salée. [Elles] ont été contaminées par le pétrole et les dispersants pendant la marée noire, et sont particulièrement à risque parce qu’elles ne peuvent pas migrer.

La tortue de Kemp est la plus petite tortue de mer au monde et se trouve presque exclusivement dans le golfe du Mexique. Dans les années 1970, l’espèce était en péril, mais grâce aux gouvernements des États-Unis et du Mexique, elle a fait un progrès remarquable avec le nombre de nids en augmentation de 15% à 18% par an jusqu’en 2010. Maintenant, sa survie est de nouveau en question.

Le retour du pélican brun était un succès dramatique. L’interdiction du DDT et la relocalisation des oiseaux depuis la Floride a fait que la population des pélicans bruns avait atteint les quelque 280 000 têtes et que l’oiseau a été enlevé de la liste des espèces en danger en 2009, quelques mois avant la catastrophe.

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Mais 12% des pélicans bruns et 32% des mouettes atricilles ont péri à cause de la marée noire. Le pélican brun est de nouveau menacé. Le problème avec le retour est la perte d’habitat de nidification: les mangroves ont été décimées par le pétrole.

Ajoutez à cela: quatre fois plus de mortalité chez les dauphins depuis 2010. Ce sont des détails qu’on essaie d’effacer, hélas, mais des détails perturbants.

Croyez-vous qu’il est possible de trouver un équilibre entre le développement économique et le respect de l’environnement, tant au niveau de nos choix personnels que des politiques gouvernementales?

Je l’espère. Trop souvent, on voit nos dirigeants devenir démagogues. On nous prêche l’emploi et l’économie en oubliant la qualité de vie. C’est un problème fondamental de société.

Tant que nous serons pris dans une dynamique de consommation où il faut toujours acquérir de plus en plus de biens matériels au détriment de l’environnement naturel, nous allons confronter des problèmes de plus en plus dramatiques.

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Le réchauffement de la planète risque de perturber, voire de détruire la vie sur Terre. Et il est dû à la consommation de pétrole ou de charbon. Il y a des intérêts financiers, comme les compagnies pétrolières ou pétrochimiques dont le but est d’augmenter la part des actionnaires sans se rendre compte des conséquences sur la qualité de vie de tous les êtres, y compris les êtres humains.

C’est surtout un problème de conscience. Nos dirigeants répondent aux citoyens. C’est à nous de nous informer et d’insister qu’on suive une politique non simplement respectueuse de la Nature, mais surtout une politique de bon sens.

La technologie existe pour solutionner tous les problèmes posés par les gaz à effet de serre. Ce qui manque, c’est la volonté politique pour contrer l’influence des sociétés multinationales comme Monsanto, qui met en péril la qualité de la vie sur Terre pour le profit.

Vous mentionnez dans la chanson les deux «maisons» du fou de Bassan: le golfe du Mexique, lieu du désastre, et celui du Saint-Laurent, où l’oiseau trouve le repos et l’espoir. Quels sont vos sentiments vis-à-vis des projets d’exploitation des ressources pétrolières dans le golfe du Saint-Laurent? Quel message aimeriez-vous envoyer aux gouvernements du Québec et de Terre-Neuve?

Le message que j’envoie s’adresse aux citoyens: évaluez bien les risques et les bienfaits d’une éventuelle exploitation pétrolière dans le golfe du Saint-Laurent.

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C’est trop facile d’imaginer que le pétrole est une panacée et que cette industrie pourra solutionner tous les problèmes économiques comme une baguette magique. Évaluez soigneusement les bienfaits qui seront apportés véritablement pour une exploitation pétrolière en termes d’emplois et de taxes récupérées.

L’expérience nous prouve que les grands gagnants de l’exploration pétrolière sont les compagnies de pétrole. Par contre, dans le cas d’un accident — et l’expérience prouve qu’accident il y aura —, ce sont les citoyens qui payeront les dommages et subiront les conséquences.

Ça prendra des générations avant que le golfe du Mexique revienne à son état pré-marée noire. Peut-être jamais. L’histoire est terminée, les amendes sont payées, la pêche a repris, mais il reste encore 800 millions de litres de pétrole dans le fond.

Vous êtes profondément attaché à une région — la Louisiane — qui est vulnérable, ayant été touchée par deux catastrophes majeures depuis dix ans. Comment les Louisianais font-ils pour garder l’espoir en l’avenir face à tant d’adversité?

L’être humain a une grande capacité de résilience. Nous avons des problèmes attachés à la marée noire, qui perdurent et qui sont beaucoup plus menaçants: chaque demi-heure, nous perdons l’équivalent d’un terrain de football du littoral, à cause de l’érosion côtière.

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Cette érosion est causée par plusieurs facteurs, mais le plus important, c’est les 8000 kilomètres de canaux creusés par les compagnies de pétrole. C’est un problème qui continue et dont la solution (ou le manque de solution) sera titanesque du point de vue économique.

Nous sommes tous au courant que nous vivons sur une terre qui s’effrite à un rythme effrayant. Pourtant, nous ne nous levons pas tous les jours en désespoir. Au contraire, nous sommes conscients (au moins une partie d’entre nous) que nous avons un problème, et on s’y adresse.

On vit, on rit, on danse, on mange, on célèbre la vie. Il faut qu’on reste vigilant et qu’on s’assure de travailler dans une optique de société qui assure le bien-être de tous, [mais] on ne peut pas vivre dans l’angoisse permanente.


Le Fou

On m’appelle Fou de Bassan
Mais je suis pas si fou que ça
Les vieux m’appellent margot
Tel le faisait Jacques Cartier
[…]
C’était le 20 avril
Dans la tranchée de Macondo
J’ai entendu crier
Et j’ai vu l’explosion
La tour s’est effondrée
À la perte de beaucoup de vies
Et depuis, la marée noire
N’arrête pas de s’étirer


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français langue seconde Parlons chanson avec Dominique Denis. Cette entrevue fera également l’objet d’une chronique à l’émission Grands Lacs Café de Radio-Canada le samedi 21 mai.

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Pour en savoir davantage sur le cours, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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