Parlez-vous nouchi?

nouchi, Côte d'Ivoire
Un groupe d’élèves ivoiriens de la Haute École Galilée, à Grand-Bassam, utilisent couramment le nouchi pour échanger entre eux. Photo: Roger Clavet
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Publié 12/06/2024 par Roger Clavet

COLLABORATION SPÉCIALE – S’il arrivait que deux Ivoiriens se croisent au Pôle Nord, bien que francophones, c’est assurément en nouchi qu’ils échangeraient. Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais un spécialiste ivoirien en communication croisé dans une chaine de restauration rapide américaine à Abidjan, capitale ivoirienne de 7,5 millions de personnes.

«Nous, les Ivoiriens, on se reconnait partout, facilement. Même au Pôle Nord, avec deux ou trois mots en nouchi, on devine chap chap (vite, vite) si tu es un des nôtres», soutient David Kouakou Kouadio, diplômé de l’École de communication de la Radio-Télévision ivoirienne, communicateur publicitaire depuis une douzaine d’années.

«En Afrique de l’Ouest, confie-t-il, les mots sont importants, compte tenu du métissage des langues et des populations. Ils nous permettent de nous intégrer dans le milieu où nous vivons. Juste en Côte d’Ivoire, par exemple, où le français demeure la langue officielle, nous cohabitons avec une soixantaine d’ethnies.»

«Le parler nouchi, qui emprunte aux langues ivoiriennes, mais aussi aux dialectes burkinabés, maliens, sénégalais et guinéens, rejoint pas mal de monde, sans distinction d’origine ou de classe.»

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David Kouakou Kouadio souhaite que le nouchi soit reconnu plus officiellement. Photo: Roger Clavet

Du Pôle Nord à la Coupe d’Afrique des nations

Anderson Fidèle Azokou ne dit pas le contraire. Ce courtier en assurances, grand amateur de Scrabble rencontré dans un maquis (buvette) d’Abidjan, n’a que de bons mots pour le nouchi.

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«Le nouchi, c’est un cocktail de mots qui emprunte avant tout aux langues d’ici, en Côte d’Ivoire, pour mieux traduire nos réalités. Et ce n’est certainement pas parce qu’il manque de mots dans la langue française», lance-t-il.

Le courtier a recours à un vieux truc de son métier pour illustrer pourquoi le nouchi apporte une plus-value à son pays.

«Lors de la Coupe africaine des nations, en février 2024, pour laquelle la Côte d’Ivoire a été le pays hôte et grand champion, les joueurs des Éléphants, notre équipe nationale de foot, auraient dû échanger entre eux en nouchi plutôt qu’en français. Si on l’avait fait, les Sénégalais n’auraient rien su de notre plan de match. Mais qu’importe. Nous avons gagné», observe triomphalement le scrabbleur invétéré.

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Anderson Fidèle Azokou, scrabbleur, n’a que de bons mots pour le nouchi. Photo: Roger Clavet

Nouchitionnaire

À mon arrivée à l’aéroport Félix-Houphouët-Boigny, le mot «Akwaba», qui veut dire «Bienvenue» ou «Bonne arrivée» en langue akan, résonnait partout dans l’aérogare. Mais ce n’était pas encore du nouchi.

Puis, peu à peu, à mesure que mon oreille s’habituait à l’environnement ambiant, j’ai réussi à capter, sans les comprendre, des expressions que s’échangeaient, avec de larges sourires complices, beaucoup de voyageurs ivoiriens. C’était du nouchi.

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J’ai noté pêlemêle quelques mots nouchi dont j’ai trouvé le sens grâce au Nouchitionnaire, un outil en ligne qui recense les mots et expressions de cette langue créole devenue partie intégrante de la culture populaire ivoirienne.

Par exemple, le plus connu des mots en nouchi est sans doute «enjailler», décliné sous différentes formes et qui signifie «aimer, apprécier, savourer». À ses origines, je soupçonne l’apport de l’anglais «enjoy».

À la sortie des classes d’un lycée de Grand-Bassam, ville balnéaire de la côte est ivoirienne, un groupe d’élèves me donne leur avis sur le nouchi. Une demi-douzaine d’entre eux m’encerclent. Ils ne cachent pas leur engouement pour cette langue.

«Je suis gbra», clame une jeune fille qui signifie par là qu’elle vient tout juste de «flusher» son petit copain.

À ses côtés, un jeune étudiant m’interpelle en nouchi, presque menaçant: «Je vais te babière». J’aimerais croire qu’il me veut du bien, mais il m’explique que cela veut dire: «Je vais te frapper». Heureusement, il ne s’agit que d’un exercice linguistique!

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Une chose et son contraire

Parfois, un même mot nouchi peut avoir plus d’un sens. On emploiera indifféremment, par exemple, le mot «daba» pour signifier le verbe «manger» ou «frapper». Même double signification pour «dédja» qui peut vouloir dire «ouvert» ou «blessé». On trouve également le terme polysémique «dendjô» selon qu’on veuille «comprendre» ou «se déshabiller». D’où l’importance du bon choix de mot!

«Le mot nouchi “lallé” a plusieurs sens. Par exemple, si je dis “Passe-moi ton lallé”, il veut alors dire “Passe-moi ton téléphone”. Mais si je dis “Je vais te laller”, cela veut dire “Je vais te frapper”», confie Fidèle Azokou, un peu étonné de me voir tout d’un coup reculer d’un pas.

Mais ça ne s’arrête pas là. Le mot «lallé» a encore plusieurs autres significations. Cette fois, l’expert en communication commerciale en rajoute une couche.

«C’est le contexte qui fait foi de tout. “Lallé” peut aussi vouloir dire “surprise” ou “dérober”. Même ambigüité avec le mot “modia”, qui vient de maudit et qui peut aussi bien être un compliment qu’une injure», dit David Kouadio.

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La Côte d’Ivoire en Afrique. Photo: Martin23230; Marcos Elias de Oliveira Júnior talk!, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Des loubards à l’origine du parler nouchi

Félix Houphouët-Boigny, qui présidera le pays pendant 33 ans, est crédité du «miracle ivoirien», une période de forte croissance économique frisant les 7 % dans les décennies 1960 et 1970.

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Le régime politique hérité des Indépendances africaines en est un de parti unique. Au moment où le nouchi prend son envol, à la fin des années 1970, un certain mécontentement à l’égard du pouvoir tente de se faire entendre, en particulier chez un groupe de jeunes peu scolarisés. Ce sont les «ziguies», synonyme de «loubards».

«C’est à ces jeunes contestataires de la rue que l’on doit l’émergence du parler nouchi. Ils se sont inventé un langage pour se faire comprendre entre eux. Éventuellement, leur cri de colère s’est propagé aux masses surtout par le biais des conducteurs de taxi. Peu à peu, la population a repris à son compte ce vocabulaire qu’elle a, à son tour, enrichi de mots empruntés aux langues de la soixantaine d’ethnies qui composent la Côte d’Ivoire», explique, non sans fierté, David Kouadio.

Le nouchi est tellement prédominant que quelques mots ont déjà fait leur entrée dans les grands dictionnaires de langue française. «C’est le cas du mot tchip, que Wikipédia définit comme “un élément de communication non verbale courant en Afrique”. Il s’agit d’une onomatopée, un genre de bruit que fait la langue comme si on «suçait ses dents».

Enseigner le nouchi?

Quand il est question de phénomène de langue propre à des communautés distinctes, la même question se pose. Que ce soit pour le chiac acadien, le joual québécois ou le créole haïtien, doit-on consigner ou codifier ces inventions linguistiques que d’aucuns désapprouvent et que d’autres accueillent à bras ouverts?

En Côte d’Ivoire, les avis semblent partagés.

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«Normaliser le nouchi? Bien sûr que oui», tranche David Kouadio, bien conscient malgré tout des difficultés à standardiser une langue pour laquelle il n’existe pas de transposition phonétique universelle.

«Assurément qu’il faudrait enseigner le nouchi», opine à son tour Fidèle Azokou, un converti des nouveaux mots.

Laissons le dernier mot aux élèves de la Haute École Galilée.

«Je suis absolument en faveur d’un dictionnaire de nouchi», s’exclame Chris, un jeune lycéen qui s’amuse à enrichir son parler d’expressions colorées farcies de mots nouchi pas toujours académiques…

Sa camarade de classe, Ruth, elle aussi, est d’accord avec l’idée de créer un authentique lexique consigné du nouchi.

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Mais l’un comme l’autre s’opposent fortement à ce que le nouchi soit enseigné à l’école.

«À force de le régulariser, avance Ruth, le nouchi deviendrait à son tour un langage banalisé.» Et Chris d’ajouter: «Un langage conformiste et ennuyeux, comme le devient tout contenu officiel enseigné à l’école».

À l’unisson, Chris et Ruth, flanqués d’autres camarades de classe, lancent un même cri du cœur, cette fois en nouchi : «Jahin. Jahin!» Ou, en français, si vous préférez: «Jamais au grand jamais!»

Parfois, pas besoin de parler nouchi pour le comprendre.

Auteurs

  • Roger Clavet

    Journaliste, auteur, consultant en communication, globetrotteur, observateur électoral et formateur en journalisme à l’international. En plus d’un séjour en Côte d’Ivoire, Roger Clavet a travaillé et vécu dans une douzaine d’autres pays d’Afrique, en Haïti et en République populaire de Chine.

  • Francopresse

    Le média d’information numérique au service de la francophonie canadienne, qui travaille de concert avec les journaux membres de Réseau.Presse.

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