Nana Mouskouri fait ses adieux à la scène


2 mai 2006 à 10h33

Étrange destin que celui des étoiles brillant au firmament de la chanson française. Elles existent souvent à part, dans un espace imaginaire à l’abri du temps qui passe et des phénomènes de mode. La conscience populaire les a hissées au rang de «stars». Dans cette bulle lisse et opaque, elles demeurent ainsi pendant de longues années, intouchées et immuables.

Mais si bon nombre de vedettes populaires ont leurs fidèles qui les suivent à la trace, elles traînent aussi derrière elles toute une rangée de détracteurs.

Ces derniers prennent un malin plaisir à les critiquer, voire, à déformer leur image par des parodies peu flatteuses. Mireille Mathieu, Hugues Aufray, Hervé Villard, beaucoup d’artistes français s’y sont frottés de près, perdant quelques plumes au passage.

Toute une jeune génération a été bercée par les chansons de Nana Mouskouri, morceaux diffusés en boucle par les parents, que ce soit au moment d’aller au lit ou encore, tradition oblige, lors des fêtes de Noël passées en famille.

Tout comme les vedettes de la chanson populaire, la plus célèbre des chanteuses grecques a ses admirateurs, des légions de fans aux cheveux d’argent qui la suivent de concert en concert et vibrent au rythme de ses incontournables classiques, de L’Amour en héritage aux Roses blanches de Corfou. Ses détracteurs, eux, préfèrent lui accoler des étiquettes peu flatteuses, allant de «ringard» à «dépassé».

Une grande dame, les caprices en moins

C’est bien connu: ce qui fait le bonheur des uns n’est pas du goût de tous. Mais, passées ces idées préconçues, il y a, derrière les éternelles lunettes rectangulaires de Nana Mouskouri, une grande dame authentique et sincère qui fait peu de cas de son statut de star. À la place, elle préfère parler d’amour avec son public – un attachement mutuel et très fort, qui, dit-elle, l’a ouverte au monde.

En entrevue, Nana Mouskouri se livre avec générosité, veut inspirer les générations futures et, entre deux remarques sur sa carrière, glisse en aparté quelques petites leçons de vie empreintes de sagesse et de candeur.

Les années ont passé, mais Nana Mouskouri n’a pas ou très peu changé. Elle parle de la même voix chaude et douce, avec ce léger accent qui fait son charme. La dernière chose à laquelle on pense, c’est de la voir se retirer un jour de la scène. Pourtant, à 71 ans passés, c’est ce que Dame Nana a décidé de faire et elle annonce la nouvelle, une pointe de tristesse dans la voix.

Il y a encore quelques années de cela, elle était contre la retraite et puis, petit à petit, les choses ont changé. «2004 a été un moment décisif pour moi, explique-t-elle à ce propos. C’est l’année où j’ai eu 70 ans. C’est là que j’ai commencé à me dire que, même si j’avais encore une grande énergie, je ne serai pas toujours aussi en forme», fait-elle valoir.

Après 45 ans de tournées à travers le monde, la chanteuse d’origine grecque a voulu boucler la boucle par une série de concerts qui l’amèneront, là encore, aux quatre coins de la planète. Elle sera de passage à Toronto, au Massey Hall, le samedi 6 mai prochain.

«Je pensais que ça valait la peine de faire un dernier tour, de visiter de nouveau tous ces pays et finir, comme j’ai démarré, par la Grèce. Il vaut mieux dire au revoir à tout le monde que, tout à coup, disparaître sans crier gare», dit-elle.

Se retirer avec le sens du travail accompli

Si des chanteurs comme Charles Aznavour peuvent se permettre de célébrer leurs 80 ans en grande pompe, sur la scène du Palais des congrès, sans que personne n’y voit d’inconvénient, la chose est tout autre pour les femmes artistes. Aux dires de Nana Mouskouri, ces dernières subiraient davantage de pressions les incitant à se retirer avant qu’il ne soit trop tard.

«Quand j’ai commencé à avoir 60 ans, les journalistes me demandaient: “vous avez fait toute cette carrière, c’est bien, alors maintenant, pourquoi vous ne vous arrêtez pas?”»

Mais c’est un autre désir que celui consistant à vendre des disques qui a toujours animé Nana Mouskouri. La chanteuse avait besoin du public pour vivre, elle ne l’a jamais caché. «La scène a toujours été très importante pour moi, souligne-t-elle. Dans la vie, je trouvais que c’était le public qui ne donnait cet amour qui m’était nécessaire pour continuer à exister», fait-elle savoir.

Quoi qu’il en soit, après cette dernière tournée, Nana Mouskouri peut tirer sa révérence avec le sens du devoir accompli. Trois cent millions de disques vendus, 1 500 chansons commercialisées à travers le monde et 300 disques d’or, de diamant et de platine: le palmarès est impressionnant et s’accompagne d’innombrables tournées en Amérique du Sud, au Japon, en Corée, au Canada et aux États-Unis.

Transportant avec elle l’histoire d’une vie en musique, Nana Mouskouri raconte que ce sont ces mêmes chansons qui l’ont ouverte au monde.

«Plus jeune, j’étais une jeune fille très introvertie et avec beaucoup de complexes, se souvient-elle. Heureusement, j’ai toujours eu cet amour de la musique que mes parents m’ont aidé à développer en m’envoyant au conservatoire. La musique m’a apprivoisée au monde, m’a aidée à devenir une femme, une chanteuse, une mère, justifie Nana Mouskouri. Sur scène, je pouvais parler de liberté, d’espoir, raconter à travers mes chansons les douleurs que j’éprouvais dans la vraie vie. Je rêvais depuis toujours de pouvoir être chanteuse et je le suis devenue un jour.»

Préserver son identité

Rempart secret contre une timidité rampante, les fameuses lunettes de Nana Mouskouri lui sont toujours apparues comme un moyen de placer une barrière protectrice entre elle et le monde extérieur.

Les enlever, pas question, même si la chanteuse reconnaît avoir subi des pressions en ce sens. «Je me souviens que, lors de mon tout premier spectacle, mon gérant [Harry Belafonte], m’a dit: “je ne veux pas de lunettes sur scène.” J’ai accepté de chanter sans mes lunettes, pendant un jour, deux jours, mais j’étais tellement malheureuse que j’ai dit à Harry: “écoutez, si vous voulez que je reste sans lunettes, alors je ne reste pas du tout.” Je pense qu’il est important de demeurer soi-même et d’avoir le courage de ses opinions», avance la chanteuse.

De la même façon, Nana aurait pu faire carrière aux États-Unis, s’y installer et se forger un répertoire dans la langue de Shakespeare. Elle n’a jamais voulu, mettant un point d’honneur à interpréter ses chansons en français ou encore en grec, quand elle trouvait que le morceau s’y prêtait. C’est sous son impulsion que le public new-yorkais a découvert Les Parapluies de Cherbourg, dans la version du célèbre compositeur français Michel Legrand.

La réaction des Américains a consisté en un mélange de surprise, mais aussi d’enchantement. «En Europe, tout le monde croit que si vous chantez en anglais, vous avez plus de chances de réussir. Je ne crois pas que ça soit le cas, d’estimer Nana Mouskouri. Le public américain, par exemple, a toujours préféré m’écouter chanter des chansons françaises, parce qu’il trouvait ça plus exotique. Je dis toujours que quand tu chantes dans une autre langue plus complexe, tu es plus sincère que si tu chantais uniquement en anglais parce que c’est maintenant devenue la langue vernaculaire.»

Et, sous sa casquette de chanteuse, Nana Mouskouri affiche un impressionnant CV à son actif. Ambassadrice de l’Unicef, députée au Parlement européen, la chanteuse a également crée une fondation, Focus on Hope, qui aide les enfants dans le besoin. «En Grèce, les juifs étaient persécutés et mon père cachait des fugitifs chez nous pendant la Seconde guerre mondiale. J’ai moi-même grandi durant la guerre. Ce n’était pas la meilleure période, mais je crois que ça m’a rendu plus humaine», conclut-elle modestement.

Nana Mouskouri sera en concert à Toronto, le 6 mai prochain au Massey Hall.

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