«Macron est une boîte vide»

Mark Lilla aux Jim Doak Lecture Series de l'AFT

Mark Lilla à l'AFT.

Mark Lilla à l'AFT.


12 décembre 2017 à 10h00

L’élection d’Emmanuel Macron à la présidence force une reconfiguration du système politique français selon deux modèles, l’un alarmiste, l’autre… apocalyptique.

C’est l’analyse de Mark Lilla, professeur de littérature à Columbia, auteur et chroniqueur au Monde diplomatique, au New York Times et au New York Review of Books, que l’Alliance française de Toronto accueillait le 8 décembre.

Nombreux étaient les lecteurs de cet intellectuel américain venus assister à cette première édition des Jim Doak Lecture Series, une série de conférences bilingues (ce soir là, on n’a entendu que de l’anglais) baptisée en l’honneur de l’ancien président de l’AFT décédé il y a deux ans en Mongolie.

Mark Lilla sur la scène du Théâtre Spadina pour un échange avec le public suivant sa conférence
Mark Lilla sur la scène du Théâtre Spadina pour un échange avec le public suivant sa conférence

Macron, le Clinton français?

«Si les Français ont clairement exprimé leur tendance à choisir un président soit très petit (Sarkozy, Hollande…), soit très grand (De Gaulle, Mitterand…), avec le candidat Macron, ils ont choisi un bon orateur, certes, mais un jeune banquier inconnu du public.»

Passé par Sciences Po et l’ENA, Emmanuel Macron est devenu inspecteur des finances, comme la majorité des énarques de «la botte» (les 12 ou 15 meilleurs de la promotion). Il s’est ensuite dirigé vers le privé en intégrant la maison Rothschild comme banquier d’affaire en 2008.

Emmanuel Macron
Emmanuel Macron

«Emmanuel Macron est alors passé du business au gouvernement» quand François Hollande le nomme ministre de l’Économie, de l’Industrie et du Numérique en 2014.

«En fait, Macron est l’équivalent français d’un Bill Clinton ou d’un Tony Blair, mais avec une différence, et elle est de taille: il n’a pas eu de prédécesseurs comme Reagan ou Thatcher.»

Selon Mark Lilla, la victoire d’Emmanuel Macron et de son parti La République En Marche (LREM) ont été permises grâce au scandale Fillon des emplois fictifs, mais aussi grâce à un système politique français «désuet».

Une victoire par défaut

D’après Lilla, le clivage gauche/droite, jusque là d’usage en France, est un clivage du 20e siècle, résultant de la Seconde Guerre mondiale et des Trente Glorieuses qui l’ont suivie.

«C’est d’abord un clivage entre deux mondes, au sein de la société française: le monde chrétien-démocrate et le monde social-démocrate.» L’élection de Macron marque la fin de ce clivage qui inaugure une période floue: c’est la théorie «alarmiste» du conférencier.

john wick film affiche«Le parti socialiste est fini», ses électeurs s’étant tournés vers La France Insoumise (LFI), LREM, ou encore «la gauche républicaine», dans laquelle Mark Lilla inclut Manuel Valls et Alain Finkielkraut.

Selon l’auteur, Jean-Luc Mélenchon est «le leader de ceux qui ne veulent pas de leader», et LFI fait penser, au mieux, au film John Wick (une histoire de vengeance), au pire à un «film porno».

En ce qui concerne Les Républicains, le parti serait en train d’«exploser». Il y a ceux qui ont rejoint LREM (comme le premier ministre, Édouard Philippe, et le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire), ceux qui penchent vers le nationalisme et essaient de séduire les électeurs du Front national (avec pour leader fraîchement élu Laurent Wauquiez), et les socio-conservateurs dont le candidat était François Fillon.

Laurent Wauquiez
Laurent Wauquiez

Enfin, selon le conférencier, le Front national est scindé en deux mouvances, celle nationaliste et conservatrice de Marion Maréchal Le Pen, et celle du socialo-libéral et nationaliste économique Florian Philippot.

À ce propos, Mark Lilla n’est pas aux faits, puisque la nièce de Marine Le Pen a indiqué arrêter la politique en mai dernier, et Philippot a quitté le FN pour fonder son propre parti Les Patriotes en septembre.

Effondrement de la démocratie des partis

Selon sa théorie «apocalyptique» de l’élection de Macron, le modèle politique français de République sociale-démocrate, qu’il qualifie «d’exception française» et d’«une des démocratie les plus avancées du monde», serait en train de s’effondrer à cause de la montée d’une idée: le «Grand Remplacement».

«La fachosphère française est bien plus violente, raciste, et antisémite que chez les Américains», affirme Mark Lilla.

Renaud Camus
Renaud Camus

Théorisée par l’écrivain Renaud Camus, le Grand Remplacement annonce un coup d’État lent par un processus de substitution de la population française par une population non européenne, originaire en premier lieu d’Afrique noire et du Maghreb.

À l’aide de statistiques tirées du chapeau, mais dont on ne peut pas prouver qu’elles sont fausses puisqu’en France les statistiques touchant à l’ethnicité sont interdites, les partisans de cette théorie alimentent toutes sortes d’opinions violentes et xénophobes, qui circulent essentiellement en ligne.

Réflexion

Mark Lilla a annoncé d’entrée de jeu vouloir dépasser les clichés journalistiques. Pourtant, il a dépeint un tableau assez commun des transmutations du système politique français depuis l’élection d’Emmanuel Macron, bien qu’elles soient pour beaucoup antérieures à mai 2017.

«Macron est une boîte vide», répond Mark Lilla à une personne du public qui se réjouit de la «nouveauté» qu’apporte Macron aux français: un dirigeant centriste réfractaire aux idéologies.

La théorie conspirationniste du Grand Remplacement est une des théories parmi d’autres de la fachosphère, et pas nécessairement la plus efficace auprès de l’électorat du Front national. D’ailleurs, une fois n’est pas coutume, il fut peu question du FN dans cette analyse du système politique français.

Mark Lilla a donné une vision intéressante du système politique français actuel, qui – même si ça n’était pas son but premier – a été dispensée en comparaison avec le système américain. Simplifiée, car destinée à un public anglophone, et particulièrement pessimiste, la théorie de Mark Lilla pousse à la réflexion non pas par ses idées novatrices, mais par les corrélations qu’elle pose.

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