L’écrivain demeure l’être le plus chanceux de la Terre


2 mars 2006 à 12h57

Un athlète aime-t-il lire la biographie d’un sportif? Un entrepreneur prend-il plaisir à lire la vie d’un homme d’affaires? Je ne saurais le dire, mais je peux affirmer que j’ai adoré lire Le Château de sable, autobiographie de l’écrivain Pierre Chatillon. Plus connu au Québec qu’en Ontario, cet auteur a publié 25 ouvrages, allant de la poésie au roman, en passant par la nouvelle, le conte, le récit et l’essai. En relatant son parcours d’écrivain, il décrit une période bien précise, soit celle de la Grande Noirceur et de la Révolution tranquille au Québec. Cela m’a vivement intéressé.

Né le 6 janvier 1939 à Nicolet, Pierre Chatillon a eu une enfance heureuse, tellement heureuse qu’il n’en est jamais sorti et qu’il y revient aujourd’hui avec délices. «Si j’écris avec tant d’abondance, si je compose des chansons et de la musique, c’est que j’aime jouer, que j’ai conservé la faculté de m’émerveiller, que je ne me laisse pas li-miter par la réalité, que je prends plaisir à la remodeler, à la réinventer.»

Chatillon a toujours su conserver l’état d’émerveillement qui caractérise un enfant et cela l’a prédisposé à livrer une poésie qu’il définit en ces termes: «La poésie consiste à donner des yeux neufs au lecteur, à le guérir de la banalité qui s’est ins-tallée comme une sorte de maladie dans le regard qu’il jette sur la vie, à lui redonner l’émerveillement de ses yeux d’enfant.»

Pour en arriver à donner des yeux neufs à ces lecteurs, Pierre Chatillon a dû d’abord traverser une période difficile. De 1948 à 1960, le premier ministre Duplessis et les évêques «se donnèrent la main pour refuser le progrès, empêcher l’évolution de la société, et plongèrent le Québec dans ce qu’on appelle la Grande Noirceur.»

Pour son plus grand malheur, Pierre Chatillon fait ses études à cette époque-là. Il sort du cours classique «en sachant faire le signe de la croix, mais sans savoir faire un signe de piastre.» Il garde de ses années au Séminaire de Nicolet et de Joliette le souvenir d’une uniformité dans l’habillement et la pensée. C’est à un prêtre que le jeune Pierre doit la découverte du mot «haine». Il était entré au Séminaire en toute innocence, voyant dans les prêtres des amis et des puits de sagesse, mais il a trouvé en plusieurs d’entre eux «des geôliers, des inquisiteurs, des tourmenteurs d’âmes.»

Dans un séminaire janséniste, Chatillon découvre néanmoins des auteurs qui le marquent à tout jamais. Chateaubriand lui révèle le pouvoir de l’écriture. Giono lui apprend la mise en application des techniques de la description et du portrait. Maupassant lui enseigne l’art de condenser descriptions et por-traits, plus l’art de bâtir une intrigue. Nerval lui apprend que la poésie est incantation, envoûtement et ensorcellement. Avec Baudelaire, il trouve le rythme de la mer, la magie des lettres musicales, le parfum des sons. Nelligan l’envoûte par la somptuosité de ses images, par son sens musical et par ses dons de coloriste (il le bouleverse aussi par l’extrême morbidité de ses thèmes).

Des professeurs ne manquent pas, hélas, de dire au jeune Chatillon qu’il va devenir «une grosse tête pleine de jello» s’il continue de lire Nerval, Baudelaire et Rimbaud. La poésie est alors considérée «comme une sorte de maladie honteuse, pratiquée par des anormaux incapables de suivre le droit chemin». Pierre Chatillon tient bon et fait mentir ses professeurs-oiseaux de malheur.

La Révolution tranquille vient à sa rescousse, il est vrai, tout comme la Floride. C’est assis dans les dunes de sable blanc de l’île d’Anna Maria, sur la côte ouest de la Floride, que Pierre Chatillon a écrit de nombreuses chansons, le roman La Mort rousse, le recueil de poésie Le Livre de la lumière et des textes inédits. «Je n’aurais jamais pu écrire ces livres au Québec, avoue-t-il. Je ne viens pas ici uniquement pour passer l’hiver à la chaleur, j’y viens parce qu’aucun endroit ne m’inspire avec autant d’abondance.»

Presque chaque chapitre de son autobiographie commence par une référence au paysage marin dans lequel il baigne. Il aime profiter de la fraîcheur et de la luminosité très pure du matin. Le soleil allume alors le bleu du ciel «telle une immense houle qui déferle jusqu’à l’horizon, puis le ciel coule sur la terre et tout son bleu compose la mer». L’île d’Anna Maria demeure son lieu d’ins-piration.

Aux gens qui croient que les artistes et écrivains préfèrent la chi-mè-re au réel, Pierre Chatillon répond que ces gens créent des œuvres qui sont un nouvel objet ajouté à la réalité. «Cet objet est si solide, note-t-il, qu’il survit à la mort de l’artiste. Et parfois même il survit à la disparition d’une civilisation.» Des poèmes de l’Égypte et de la Grèce antiques ne sont-il pas encore bien vivants alors que les plus épaisses murailles des plus prestigieuses cités ont depuis longtemps été réduites en poussière?

Pierre Chatillon conclut son autobiographie en affirmant qu’il est l’homme le plus chanceux de la Terre puisqu’il peut inventer des histoires. Il peut «chasser l’ennui, donner un sens à (sa) vie en créant des poèmes. Désormais, je veux jouir de cette chance et partager ce plaisir avec les autres.»

Pierre Chatillon, Le Château de sable, une vie d’écrivain, autobiographie, préface de Louis Caron, Éditions David, Ottawa, 2005, 420 pages 28 $.

Inscrivez-vous à nos infolettres gratuitement:

Récemment

Restez à jour dans votre propre fil d'actualité

Un voyage en images à travers les chefs-d’œuvre de la peinture

Éditions Flammarion
Un nouveau livre parcourt l'histoire de la peinture en repérant dans le temps et dans l'espace quelques-uns de ses plus célèbres chefs-d'œuvre.
En lire plus...

9 décembre 2018 à 11h00

Une écriture comme ça et pas autrement

Robert Lalonde
Écrivain et comédien, Robert Lalonde est connu pour ses romans et nouvelles qui explorent presque toujours une facette subtile, étrange ou troublante de son...
En lire plus...

9 décembre 2018 à 9h00

Quiz : Droits de l’homme

Testez vos connaissances sur les droits de l'homme.
En lire plus...

9 décembre 2018 à 7h00

Un premier Salon international du Livre à Jacmel

Salon du Livre Jacmel Haiti
Du 31 octobre au 2 novembre, la ville de Jacmel (Sud-Est d'Haïti), inaugurait son 1er Salon international du livre sur le thème «Ville et...
En lire plus...

8 décembre 2018 à 11h00

Banksy, l’artiste de rue imprévisible

Banksy le phénomène de l'art de rue
Lors d'une vente aux enchères chez Sotheby's à Londres, le 5 octobre dernier, la fameuse toile de Banksy, Fille avec ballon, s’est complètement autodétruite...
En lire plus...

8 décembre 2018 à 9h00

Melinda Chartrand réélue à la présidence de MonAvenir

Melinda Chartrand et Geneviève Grenier ont été reportées à la présidence et la vice-présidence du Conseil scolaire catholique MonAvenir.
En lire plus...

7 décembre 2018 à 15h55

Les manifs n’ont pas empêché l’adoption de la loi 57

1er décembre 2018
La mobilisation franco-ontarienne n’a pas ému le gouvernement conservateur de l’Ontario, qui a fait adopter, jeudi, sa loi 57.
En lire plus...

7 décembre 2018 à 15h05

La musique afro s’affirme au gala Kilimandjaro

musique afro
Le gala bilingue des Kilimandjaro Music Award, qui en était à sa 3e édition, a déroulé le tapis rouge pour les artistes de la...
En lire plus...

7 décembre 2018 à 13h00

Plusieurs politiciens québécois appuient la résistance franco-ontarienne

1er décembre 2018
Une délégation de parlementaires québécois est venue appuyer les revendications franco-ontariennes le 1er décembre.
En lire plus...

7 décembre 2018 à 11h00

On passe de 2 à 7 fois plus de temps sur nos téléphones qu’on le pense

asiatique
Les «auto-évaluations» du temps passé sur nos téléphones contrastent grandement avec celles de l'appareil.
En lire plus...

7 décembre 2018 à 9h00

Pour la meilleur expérience sur ce site, veuillez activer Javascript dans votre navigateur