Le mal dort dans nos lits et mange à nos tables


5 octobre 2010 à 14h52

Née à Toronto, l’écrivaine Louise Penny a connu le succès en publiant Still Life , en 2005. Ce livre a remporté les prix New Blood Dagger en Grande-Bretagne, Anthony et Barry aux États-Unis et Arthur-Ellis au Canada, tous destinés à récompenser un premier roman policier. Still Life vient d’être traduit en français sous le titre En plein cœur. C’est un roman qui offre une variation complexe et habilement orchestrée sur le thème de l’indice caché et pourtant à la vue de tous.

Louise Penny vit dans les Cantons de l’Est et c’est là que se situe l’action d’ En plein cœur , plus précisément dans le coquet village de Three Pines. Un matin, durant la fin de semaine de l’Action de grâce, Jane Neal est trouvée morte dans les bois, le cœur transpercé.

Le réveil est brutal pour cette communauté tranquille, car ce qui pourrait n’être qu’un bête accident de chasse laisse perplexe Armand Gamache, l’inspecteur-chef de la Sûreté du Québec dépêché sur les lieux.

Qui pourrait bien souhaiter la mort de Jane Neal, cette enseignante à la retraite, artiste à ses heures, qui a vu grandir tous les enfants du village et qui dirigeait l’association des femmes de l’Église anglicane?

Avant son jour fatal, Jane Neal avait cité W. H. Auden qui a dit que «le mal n’est jamais spectaculaire et toujours humain. Il dort dans nos lits et mange à nos tables».

L’auteure cite aussi Oscar Wilde, pour qui «la conscience morale et la lâcheté sont une seule et même chose». Ce qui nous empêche de commettre des gestes horribles, ce n’est pas notre conscience, mais la possibilité de nous faire prendre.

Dès l’arrivée de l’inspecteur-chef Gamache, la romancière note qu’il aime faire ce qu’il sait le mieux faire: «Il observait. Il notait tout, les gens, leurs visages, leurs gestes, et, quand c’était possible, il captait leurs paroles…» Cette technique le conduit toujours à amener les gens à se révéler.

En détective intuitif et expérimenté, Armand Gamache se doute qu’un serpent se cache au coeur de Three Pines, un être dont les zones d’ombre sont si troubles qu’il doit se résoudre au meurtre. Mais qui? Il n’y a pas que Gamache qui fait enquête.
Un petit groupe de proches se réunit autour de cocottes fumantes et de vin rouge pour discuter en détectives amateurs. Le ton est parfois cassant ou «dur comme le Bouclier canadien».

Un ami croit que le meurtrier est un étranger, un chasseur de Toronto, de Boston ou de Montréal, qui tire comme un maniaque. Une autre dit les choses à sa manière, «odieuse et antipathique»…; ce sont ses meilleures qualités.

L’enquête progresse en dents de scie. À un moment donné, «celui contre qui on a toutes les preuves ne veut pas avouer et celui contre qui il n’y a aucune preuve n’arrête pas d’avouer.»

Plus loin, le visage et la maison de la nièce de la défunte sont un véritable masque, «une triste tentative pour couvrir et dissimuler quelque chose de laid». Il y a aussi des rebondissements inattendus, dont la suspension de Gamache pour une semaine…

L’auteure n’hésite pas à glisser quelques remarques sociologiques, notamment au sujet des Anglo-Québécois par rapport aux Québécois francophones.

Elle écrit: «Les Anglais croient aux droits individuels et les Français estiment devoir protéger les droits collectifs: leurs langue et leur culture».

Penny sait aussi faire preuve d’humour. Après nous avoir appris que le bistro et l’auberge de Three Pines sont tenus par un couple gai, Olivier et Gabri, elle signale que Gamache descend à 5 h 55 et est accueilli par Gabri, vêtu de son peignoir violet et de ses pantoufles duveteuses. Il offre un thermos de café au lait et des croissants à l’inspecteur-chef. Une ligne coquine clôt la scène: «Gamache aurait pu l’épouser.»

Dans la plus pure tradition des grands maîtres de la littérature policière, Louise Penny renouvelle le genre avec brio. Son écriture intelligente et subtile nous entraîne dans une histoire captivante dont je me garde bien de vous dévoiler le dénouement.

Je me contente de faire écho et d’entériner la remarque du Globe and Mail: «Depuis Agatha Christie, nous espérions ce village parfait que la mort vient affecter. Three Pines est à la hauteur».

Louise Penny, En plein cœur , roman policier traduit de l’anglais par Michel Saint-Germain, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2010, 336 pages, 28,95 $.

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