Le dilemme de l’homme sage-femme

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Il y a de ces situations qui, en apparence banales, entraînent un questionnement linguistique intéressant. Et qui nous permet de faire des découvertes fascinantes.

Il y a quelques mois, le journal pour lequel je travaille, à Trois-Rivières, présentait un article fort intéressant sur un jeune homme de la région du Saguenay–Lac-Saint-Jean qui allait entreprendre des études à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Jusque-là, pas de problème.

Mais l’étudiant en question était le premier gars à s’inscrire et à être admis au programme de formation en pratique sage-femme.

Jusque-là aussi ça va. Mais la journaliste qui était sur cette histoire avait un joli problème quand, voulant un peu varier le ton dans son article, elle souhaitait dire que Louis Maltais allait devenir le premier homme à être sage-femme au Québec. Sera-t-il un sage-femme? Un sage-homme? Un homme sage-femme?

Il a fallu fouiller un peu. Et ce n’est pas le site web de l’Ordre des sages-femmes du Québec qui allait nous aider là-dessus. Pas un mot sur cette réalité, encore inexistante au Québec faut-il le dire.

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D’abord, il est essentiel de comprendre la définition de «sage-femme». Le Robert, qui considère ce nom comme étant exclusivement féminin, nous dit que c’est «celle dont le métier est d’accoucher les femmes». Pas de masculin possible selon le bon vieux Petit Robert, même dans ses plus récentes versions. On ajoute que c’est aussi une «auxiliaire médicale diplômée dont le métier est de surveiller la grossesse, d’assister les femmes pendant l’accouchement et de prodiguer les premiers soins aux nouveau-nés. Pas beaucoup de masculin là non plus.

L’exclusivité féminine de ce mot ne date pas d’hier. Le tout premier Dictionnaire de l’Académie Française de 1694, définit «sage-femme» comme suit: «On appelle ainsi celle dont le mestier, la profession est d’accoucher les femmes». Le pronom «celle» ne fait pas de doute sur le fait que ce «mestier» (métier) est pratiqué exclusivement par des femmes.

L’Office québécois de la langue française nous apprend que le mot «sage-femme» désigne la «personne qui, après avoir acquis la formation exigée pour avoir le droit d’exercer légalement la profession, donne à une femme les soins et les services professionnels requis pendant la grossesse, le travail et l’accouchement, ainsi qu’au nouveau-né pendant la période postnatale».

Et c’est dans le Grand dictionnaire terminologique de l’OQLF qu’on trouve le masculin recommandé: «sage-homme». Le GDT remarque aussi que le terme «homme sage-femme» est à éviter. On mentionne que le procédé de formation qui consiste à ajouter le nom «homme» à une appellation au féminin, comme dans un «homme sage-femme», n’est pas utile ici puisqu’il existe déjà une forme masculine: un sage-homme.

Mais cette masculinisation est contestée. Parce qu’en fouillant dans certains ouvrages pour trouver l’origine du mot «sage-femme», on découvre que ce mot est formé de «sage», dérivé de sapiens (la connaissance, l’expérience, sources de sagesse). Le mot «femme» ferait quant à lui référence à la femme qui est l’objet de cette connaissance et qui a besoin d’accoucher. L’origine du mot composé reste mal connue, nous dit-on. Selon plusieurs sources, le mot femme se réfèrerait non pas à la praticienne mais à la parturiente ou, si on préfère, à la femme qui accouche d’un bébé.

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Le Dictionnaire historique de la langue française de Robert inclut une note intéressante qui n’est pas du tout répercutée dans le Petit Robert. «La profession s’ouvrant aux hommes (depuis 1982), on a cru que le mot femme se rapportait à l’agent exerçant la profession, et non à l’objet de cette science, et on a proposé «sage-homme», «matron» (sur le féminin «matrone»), «maïeuticien» (proposé à l’Académie française) ou «maïeutiste» (hellénismes savants), «parturologue», termes finalement tous écartés par l’Académie française au bénéfice de «sage-femme» pour les deux sexes.»

Ce n’est certes pas la première divergence entre l’Académie française et l’Office québécois de la langue française… En recommandant «sage-homme», l’OQLF balaie du revers de la main la théorie selon laquelle le mot «femme» dans «sage-femme» se réfère à la mère de l’enfant à naître ou naissant. Quoi qu’il en soit, cette recommandation (sage-homme) respecte une certaine logique et évite bien des complications linguistiques. Dire «un sage-femme» n’est pas très cohérent sur le plan lexical.

Enfin, mentionnons qu’il y a d’autres termes qu’on a tenté de faire entrer sans grand succès dans l’usage pour éviter la confusion linguistique. L’appellation «maïeuticien», aujourd’hui recommandée en France comme masculin de «sage-femme», n’est pas utilisée au Québec. Et même chez les sages-femmes françaises, ce terme – du moins dans sa version féminine «maïeuticienne» – ne fait pas l’unanimité. Joli débat, n’est-ce pas?

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