Le charivari, ancienne et indéracinable coutume

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Historien de la culture populaire, René Hardy s’est penché sur le charivari, un phénomène maintenant disparu du Québec, mais dont l’histoire regorge de facettes intéressantes. Son essai intitulé Charivari et justice populaire au Québec lève le voile sur un mécanisme efficace de contestation bruyante, qui n’est pas sans rappeler «le printemps érable».

Réduit à sa plus simple expression, le mot charivari peut se résumer à «contestation / réprobation / jugement punitif». De façon plus explicite, René Hardy parle d’«action de groupes relativement considérables exerçant sous une forme plus ou moins ritualisée leurs actions punitives contre un ou des individus qui ont enfreint un code de conduite implicite accepté par une partie importante de la population locale».

L’auteur note que c’est vers 1310 que le terme charivari est mentionné pour la première fois en France, par Gervais du Bus, auteur du Roman de Fauvel. Comme le charivari consiste à faire du bruit pour dénoncer une situation, le plus souvent une entorse au code matrimonial, les folkloristes se demandent si le mot vient du grec chalibarion (bruit obtenu en frappant sur des vases d’airain ou de fer).

Des mots semblables existent aussi en Allemagne (polterabend), aux Pays-Bas (ketelmuziek), en Italie (scampanata) et en Angleterre (rough music). En Europe, le charivari se présente comme «un rassemblement de personnes, masquées ou non, qui a souvent lieu la nuit dans le but de faire, en face de la maison des chavirés, une musique dérisoire, des sérénades moqueuses […] et un vacarme discordant… Ce rituel se fait à répétition pendant des jours, voire des semaines.»

Ces vacarmes discordants visent ceux et celles qui transgressent les rôles conjugaux, les remariages mal assortis de veufs et de veuves, «l’adultère, le séducteur (généralement marié) de jeunes femmes, l’homosexuel ou tout autre comportement considéré comme pervers, la violence physique contre l’épouse ou la cruauté envers les enfants».

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Il arrive parfois que le charivari sorte de la vie domestique pour s’immiscer dans les conflits ouvriers et les luttes politiques. Des lendemains d’élections peuvent devenir assez houleux, comme nous le verrons plus loin.

Le charivari arrive tôt en Nouvelle-France puisque Mgr de Laval l’interdit dès 1683 et menace d’excommunication tous ceux qui y participeront. Mgr de Saint-Vallier reprend ce mandement en 1702.

Dans le Haut-Canada (Ontario), le charivari surgit à l’occasion et on dit qu’il vient «from the French in the Lower province». En 1802, à York (Toronto), un aristocrate français chassé par la Révolution épouse une bourgeoise et devient victime d’un shivaree.

Chose intéressante à noter, l’ouvrage nous apprend que «la littérature ethnographique et historique ne rapporte aucun exemple de charivari en Acadie avant le XXe siècle». Le tintamarre, apparu en 1955, s’y apparente en raison de sa cacophonie. Cette symbolique de protestation par le bruit peut être vue comme une dénonciation de la Déportation de 1755.

J’ai mentionné, plus tôt, la sphère politique ou le lendemain d’élections. En 1891, à Saint-Boniface de Shawinigan, le curé décrit comment se passe le triomphe du clan victorieux: «Si encore on se contentait de crier des hourras!, mais que de fois on en profite pour jeter l’injure à la face des adversaires qui se tiennent clos dans les maisons de leurs amis du village. Les partisans du candidat victorieux défilent dans les rues, s’arrêtent devant les demeures des perdants, se moquent et les insultent.»

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Dans Charivari et justice populaire au Québec, René Hardy s’appuie sur une recherche bien documentée pour illustrer comment, depuis les origines du charivari, «les mœurs sexuelles et la vie de couple» ont occupé une position centrale dans les dénonciations populaires.

Le clergé a évidemment condamné les charivaris en raison des impiétés et de la profanation des cérémonies, ornements et chants funèbres de l’Église, qui sont associés à ces tumultes populaires. Dès 1817, «les magistrats interviennent nommément contre le charivari à Montréal en en faisant une infraction aux règlements municipaux». Québec et Trois-Rivières ne tardent pas à emboîter le pas.

Il n’en demeure pas moins que L’Almanach du peuple de 1928 qualifie le charivari d’«une de nos coutumes les plus anciennes et les plus indéracinables».

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