L’art pour la guérison et la réconciliation

L’installation Pîkiskwe-parle en tournée canadienne

L'Aquilon

Lana Whiskeyjack réalise le panneau central de son triptyque Langue perdue. (Photo: Courtoisie Beth Wishart Mackenzie)


27 octobre 2018 à 11h00

L’installation artistique Pîkiskwe-parle, sur les blessures engendrées par les pensionnats autochtones, est née d’une rencontre entre l’artiste Lana Whiskeyjack et la cinéaste Beth Wishart Mackenzie.

L’installation a commencé sa tournée du Canada à Edmonton en juin 2017 avec 16 œuvres de Lana Whiskeyjack, une artiste crie de la Première Nation de Saddle Creek, en Alberta.

«Ses œuvres parlent de l’expérience des pensionnats indiens vue de sa perspective», explique la réalisatrice métisse Beth Wishart Mackenzie, qui a notamment réalisé Unforgotten (2015) et Brothers in the Buddha (2014). «[Ces œuvres] parlent du traumatisme que sa famille a vécu, et particulièrement de la génération qui a suivi celle qui a vécu l’épisode des pensionnats indiens.»

Image positive

Au cœur de cette exposition, le triptyque Langue perdue, dont le panneau central, en techniques mixtes, représente l’oncle de Lana, un homme brillant qui est mort dans la rue, victime de ses dépendances, et qui a été dans le pensionnat Blue Quills, tout comme la mère de Lana.

Lana Whiskeyjack était insatisfaite de l’image de son oncle comme un homme brisé, relate la réalisatrice. «Alors elle a créé deux autres panneaux, un à la peinture à l’huile, représentant son oncle dans de meilleurs jours, et le troisième illustrant le père de Georges, qui lui a appris les cérémonies de son peuple et le dressage des chevaux, enseignements que Georges n’a jamais transmis.»

«L’installation parle aussi de guérison», souligne Beth Wishart Mackenzie. «Le film qui est ma contribution à l’installation est centré sur le triptyque Langue perdue, dont on suit le processus de création, et on voit la propre guérison de Lana s’effectuer. C’est un film très positif qui montre sa résilience et sa revendication de sa langue, de son identité et de son amour propre.»

Histoire nationale

Après Edmonton, Montréal et Ottawa, l’installation Pîkiskwe-parle est arrivée à Yellowknife la semaine dernière, diminuée de la moitié de ses 16 œuvres, mais avec un rituel bien mis en place. Les artistes sont habituellement sur place pour le vernissage de l’installation et la projection du film (sous-titré en français), et un ainé préside une conversation sur la réconciliation.

«Nous ne voulions pas être des artistes parachutés de l’Alberta avec notre histoire, même si elle est nationale», explique Beth Wishart Mackenzie, «parce qu’elle est vécue différemment partout. Nous voulions quelqu’un de la communauté d’accueil.»

Lila Erasmus a présidé le dialogue. «Habituellement, décrit la réalisatrice albertaine, les ainés ouvrent la séance avec une prière, ce qui procure un caractère de cérémonie à la réunion. Ils demandent de la force et des conseils pour la conversation, pour passer à travers ces temps difficiles dans notre histoire.»

Ils ont jusqu’à maintenant superbement réussi, affirme Beth Wishart Mackenzie, à créer des espaces accueillants, sans barrière, à susciter de «merveilleuses conversations à chaque endroit entre autochtones et non autochtones».

Après Yellowknife jusqu’au 10 novembre, Pîkiskwe-parle visitera successivement Winnipeg, Regina, Halifax, Toronto et Vancouver.

Les pensionnats encore méconnus

À Montréal, appréhendant les souffrances générées par les pensionnats, une femme métissée a déclaré mieux comprendre le silence de son père et de son grand-père. Un aîné francophone a dit que les francophones devraient avoir de la compassion pour les autochtones et les comprendre, puisqu’ils viennent tous les deux de cultures opprimées.

Malgré tout ce qui a été rapporté par les médias, rapporte Mme Wishart Mackenzie, beaucoup de personnes ayant visité l’installation ne savaient rien des pensionnats indiens.

«Beaucoup sont surpris de l’apprendre», relate-t-elle, «ils sont ébranlés et paralysés par cette culpabilité; ils ne savent pas quoi faire pour corriger la situation. Lana et moi espérons que cette installation ouvrira les portes de la réconciliation entre les autochtones et les autres Canadiens. Quelques fois, il s’agit simplement d’écouter l’autre parler, de reconnaitre ce sombre chapitre dans notre histoire.»

Selon l’expérience de la réalisatrice, le sujet de la réconciliation et des pensionnats suscite un véritable intérêt dans certains cercles de personnes qui se préoccupent de droits humains et de justice. Mais il y a des gens qui ne reconnaissent pas qu’il y a encore un système en place qui compromet l’avenir des Premières Nations, c’est pourquoi les conversations telles que générées par Pîkiskwe-parle sont importantes et doivent atteindre un vaste auditoire.

Responsabilité

Les générations actuelles ne devraient pas se sentir coupables. Mais, historiquement, affirme Beth Wishart Mackenzie, tous les Canadiens ont une responsabilité, et c’est d’examiner le système et le mal qu’il inflige aux Premières Nations et de construire des ressources.

«Regardons, par exemple, les soins aux enfants et le système pénitentiaire. Pourquoi les autochtones y sont-ils surreprésentés et comment pouvons-nous corriger ce déséquilibre? C’est un problème auquel nous devons faire face maintenant, mais je crois que le plus gros problème pour les non-autochtones est d’apprendre à respecter les Autochtones, et de prendre conseil auprès d’eux plutôt que de croire qu’ils sont plus savants qu’eux.»

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