La roublardise narrative de Daniel Poliquin

Daniel Poliquin, Cherche rouquine, coupe garçonne, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2017, 288 pages, 25,95 $.
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Vous vous souvenez peut-être de l’Affaire Coffin qui a secoué le Québec des années cinquante. Daniel Poliquin s’inspire de ce meurtre de trois chasseurs américains et de la pendaison de Wilbert Coffin, le 10 février 1956, pour nous livrer «un chef-d’œuvre de roublardise narrative»: Cherche rouquine, coupe garçonne.

La narratrice est la rouquine du titre, mais on apprend son identité qu’au milieu du roman. Le ton est celui d’une simple conversation ou jasette, dont voici un exemple: «Mais mettons que ça va pas très bien de ce temps-ci, que ça a tout l’air que mes aspirations de jeune fille vont attendre en coure un bout. Même qu’elle ont l’air parties pour attendre toujours.»

Daniel Poliquin
Daniel Poliquin

Ce ton fait parfois sourire. Un personnage qui a posé un bon geste dit qu’«une fille comme moi qui va jamais à la messe est bien obligée d’être charitable si elle veut aller au ciel après sa mort». Plus loin, la narratrice fait remarquer que, «quand je m’apprêtais à visionner un film de fesses, j’aimais me faire croire que je pratiquais mon anglais comme ça».

Une grande partie de l’action se passe à Ottawa, lieu d’origine d’Odette. J’ai retrouvé des lieux aujourd’hui disparus, comme le Couvent de la rue Rideau et le restaurant Del Rio. Quelques lecteurs franco-ontariens s’apercevront que le village forestier de Dubreuilville devient, ici, Painchaudville.

Dans le roman, l’accusé s’appelle William Moore Blewett, un homme «généreux jusqu’à l’imbécilité». Ce prospecteur est reconnu coupable du meurtre d’un couple américain en vacances à l’Anse-Pleureuse, en Gaspésie.

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Blewett était pourtant innocent du crime dont on l’accusait «parce que, justement, c’était ça Blewett: un innocent». L’avocat n’a-t-il pas défendu son client? Non, si Blewett n’en avait pas eu «ça aurait fait pareil». Le procureur veut un méchant et Blewett «convient parfaitement. On va le garder.» Il est pendu le 16 novembre 1961.

Le roman démontre comment «la ruse est la force du faible», comment «la sottise est promue au rang de coup de maître» et comment «nous nous servons de notre lucidité que pour déceler les failles chez les autres, rarement pour corriger les nôtres».

Il est souvent question de liaisons amoureuses ou de relations adultères. La narratrice a une opinion tranchée sur l’amour. «C’est pareil entre femmes qu’entre hommes et femmes ou qu’entre hommes. Les mêmes hypocrisies, les mêmes lâchetés, tout est pareil, absolument tout. Ce sont des êtres humains qui s’aiment.»

En passant, Poliquin invente le verbe «fellater», de fellation, et écrit «quioute», de l’anglais cute.

L’auteur sait que, laissés à eux-mêmes, les mots nous mentent, et que nous ne demandons qu’à les croire. Il sait aussi qu’on peut «les agencer pour leur donner toutes les apparences d’une logique indéniable». Dans une histoire comme celle inventée/racontée par Poliquin, les mots deviennent des «vérités trompeuses». Ils sont à la base d’un mythe, d’une croyance, d’une idéologie… et d’un roman réussi.

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Récemment, j’ai lu Le Clan Bouquet de Christine Lamer et le mot FIN était épelé FAIM. Dans le cas de Cherche rouquine, coupe garçonne, les derniers mots sont les cris de deux petites filles modèles: «On a faim!» Dans les deux cas, on s’apprête à manger.

Avec ce neuvième roman, Daniel Poliquin nous sert un repas savoureusement mijoté et finement arrosé. À placer en tête de liste de votre menu littéraire.

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