La littérature franco-ontarienne


30 novembre 2010 à 12h56

Jean Marc Dalpé, Hélène Brodeur, Didier Leclair, Marguerite Andersen, voilà quelques noms qui vous sont peut-être familiers. Ils occupent une place de choix dans une littérature qui, aujourd’hui, fait l’objet de cours à l’école secondaire et à l’université, de conférences à l’étranger et de nombreux colloques au pays. Pour mieux faire connaître cette littérature, les Éditions Prise de parole ont tout récemment publié Introduction à la littérature franco-ontarienne, un survol sous la direction de Lucie Hotte et Johanne Melançon.

Le dernier panorama de la littérature franco-ontarienne remontait à 1986; il s’agissait de La vitalité littéraire de l’Ontario français, de Paul Gay. Une mise à jour s’imposait, d’où l’initiative de mesdames Hotte et Melançon. Elles ont entrepris de présenter une brève introduction à la littérature franco-ontarienne en sollicitant la collaboration de chercheurs spécialistes des différents genres littéraires: François Paré pour la poésie, Jane Moss pour le théâtre et Michel Lord pour la nouvelle. Johanne Melançon a couvert la chanson et Lucie Hotte a rédigé le chapitre sur le roman.

Ce survol par genres littéraires (la littérature jeunesse et l’essai en sont exclus), couvre la période de 1970 à nos jours. Mais le tout est précédé d’une longue introduction (60 pages) qui remonte jusqu’à la littérature coloniale (1610-1866) et la littérature canadienne-française (1867-1969).

Cette analyse a le mérite d’explorer les enjeux liés à la production littéraire minoritaire: enjeux sociaux, scolaires et culturels. Cette introduction repose sur une recherche minutieuse et une synthèse soignée.

Le premier genre présenté est le théâtre qui a d’abord été un «forum de conscientisation pour la quête identitaire d’un peuple minoritaire». Les pièces d’André Paiement en sont un bel exemple. Au fil des trente dernières années, le théâtre franco-ontarien «s’est transformé en espace artistique pour des interrogations d’ordre existentiel et universel».

Les pièces de Claude Guilmain, Esther Beauchemin, Pier Rodier, Marie-Thé Morin et Franco Catanzariti illustrent cette orientation.

Selon François Paré, «la poésie est le cœur de la littérature franco-ontarienne contemporaine. Depuis une trentaine d’années maintenant, elle est son rythme premier et le mode d’énonciation de sa marginalité stratégique.» Des écrivains du Nord (Patrice Desbiens, Robert Dickson), de l’Est (Andrée Lacelle, Jacques Flamand), et du Sud (Hédi Bouraoui, Paul Savoie) ont démontré que la recherche de l’idéal poétique et de l’avant-garde artistique s’est vite transformée en «un besoin vital de témoigner et de communiquer».

Introduction à la littérature franco-ontarienne est le premier ouvrage à inclure la chanson dans son analyse. Au dire de Johanne Melançon, «la chanson entretient des liens privilégiés avec la littérature, la poésie en particulier.»

On n’a qu’à penser à «La Cuisine de la poésie», au spectacle «Cris et blues», aux nombreuses chansons inspirées des poèmes de Patrice Desbiens ou Jean Marc Dalpé et aux paroles écrites par Michel Dallaire, Robert Dickson et Guy Lizotte. Mais cette chanson plus «poétique» n’est pas toute la chanson et aujourd’hui la pratique chansonnière en Ontario français puise à toutes les sources, de la pop au rap.

Et que chante l’Ontario français? En analysant les chansons des années 1970 jusqu’à aujourd’hui, Johanne Melançon en arrive à la conclusion que, bien souvent, «c’est le quotidien, l’amour et l’amitié qui ont inspiré les paroles, mais que, de tout temps, certains paroliers ont eu certaines causes à cœur, que ce soit la langue, l’environnement ou les injustices sociales.»

On dit que le roman est souvent perçu comme le genre pauvre des littératures minoritaires. C’est le cas en Ontario français puisque, entre 1970 et 2006, seulement 168 romans ont été publiés comparativement à 249 recueils de poèmes. Plusieurs romans sont l’œuvre de gens qui ont à leur actif des œuvres dans un autre genre. C’est le cas de dramaturges (Jean Marc Dalpé, Michel Ouellette, Marie-Thé Morin), de poètes (Agnès Whitfield, Gaston Tremblay), de nouvellistes (Maurice Henrie, Rachelle Renaud, Danièle Vallée) et d’essayistes (Pierre Léon, Paul-François Sylvestre).

Selon Lucie Hotte, le roman franco-ontarien a navigué, au fil des trente dernières années, «entre l’exploration de nouvelles formes d’écriture et le désir de raconter des histoires qui plaisent au grand public».

Il a cherché «à conjuguer vie traditionnelle et monde moderne, engagement communautaire et désir d’émancipation individualiste, l’ici et l’ailleurs».

Je comprends qu’il n’est pas possible de mentionner tous les auteurs dans une Introduction, mais je m’explique mal que la bibliographie fournie à la fin du chapitre sur le roman ne fasse pas mention de Pierre Léon (Un Huron en Alsace, Sur la piste des Jolicœur) et Claude Tatilon (Les Portugaises ensablées, Helena). Je suis le romancier qui a droit au plus grand nombre de titres dans cette bibliographie (8), mais l’un d’eux est un recueil de poésie (Homoreflet); il aurait plutôt fallu indiquer Homosecret.

La nouvelle n’est pas un genre récent en Ontario et elle gagne même en popularité depuis une quinzaine d’années.

Selon Michel Lord, le corpus nouvellier franco-ontarien présente une variété de formes et de motifs exploités. «Des configurations thématiques exploitent les figures de l’espace, du voyage, de l’errance et de toutes les dérives possibles qui font voir une pléiade de personnages parcourant allégrement le monde d’ici et d’ailleurs.»

Introduction à la littérature franco-ontarienne démontre que, dans chaque genre littéraire, les œuvres ont souvent suivi un cheminement similaire, celui de s’inscrire d’abord dans un processus identitaire, puis de se «décontextualiser».

Mesdames Hotte et Melançon notent que «les thématiques ont été diversifiées et les poétiques variées, certaines s’inscrivant dans la filiation des écritures traditionnelles, d’autres explorant des formes modernes, voir postmodernes.»

La production littéraire des quarante dernières années ne se résume pas à quelques thèmes ou esthétiques: «la littérature franco-ontarienne est d’abord une littérature».

Introduction à la littérature franco-ontarienne, sous la direction de Lucie Hotte et Johanne Melançon, Sudbury, Éditions Prise de parole, coll. Agora, 2010, 280 pages, 34,95 $.

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