La crise chronique

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En traversant un petit pont étroit en banlieue rurale de Rio de Janeiro, le chauffeur a tenté d’éviter un camion de marchandises. Mais en vain, le véhicule plonge dans le ravin. L’unique passager s’était assoupi. Le chauffeur est mort sur le coup, tandis qu’on a transporté Louis en ambulance à l’Hôpital São Lucas, proche de Copacabana.

MSF demande à Claire, logisticienne d’expérience basée dans la commune de Cité Soleil (grand Port-au-Prince), d’accepter un transfert temporaire à Rio afin de prêter mains fortes à l’équipe MSF Brésil sous le choc, suite au terrible accident impliquant leur chef de mission et le décès d’un employé local. Louis était chargé de superviser les projets MSF dédiés aux populations vulnérables de Rio dont les enfants de la rue.

Au Brésil, environ 80 % de la population vit dans les zones urbaines où les riches installés dans les quartiers luxueux côtoient les pauvres établis dans les favelas (bidonvilles). Les deux populations vivant à quelques mètres l’une de l’autre, se trouvent aux deux extrémités en termes de conditions de vie.

Les enfants des favelas sont particulièrement touchés au quotidien par des problèmes de santé, d’alimentation, d’accès à l’eau, d’éducation et de violence. En 2000, l’année de l’accident de Louis, MSF évoluait au cœur de cette crise sociale chronique.

Claire connait bien Louis qu’elle a rencontré entre multiples missions. Un humanitaire humble mais chevronné, un homme de terrain dont les valeurs sont profondément ancrées dans celles de MSF. Elle l’a trouvé pâle et amaigri dans son lit d’hôpital. Il a subi de très graves blessures à l’abdomen et à la jambe droite. On a dû l’opérer d’urgence afin d’éviter une amputation de justesse. Il souffre beaucoup, mais il est content de voir son amie. Il redonne au personnel de l’hôpital toutes les douceurs que Claire lui avait apportées.

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La logisticienne passe la majorité de son temps à l’hôpital pour le réconforter. Elle rencontre les médecins brésiliens qui ne sont pas optimistes. Son cas est compliqué: Louis devra subir d’autres interventions médicales avant de pouvoir rentrer chez lui.

Elle transmet des rapports quotidiens à MSF Belgique, l’employeur de Louis dans le cadre de sa mission au Brésil, à MSF Canada puisqu’il est originaire de Montréal et maintient le contact avec son frère ainé. Il faut aussi encourager l’équipe MSF locale, très fragilisée par les événements.

Tout ceci se déroule au sein d’un paradis sur terre: Rio. La plus belle ville au monde, selon Claire la nomade.

Le décor de Rio est fantasmagorique! Mer et jungle luxuriantes, monts et calanques majestueux, flore exubérante et soleil éternel, rivalisent sous le regard indifférent du Christ Rédempteur, l’immense statue dominant la ville qui grouille sans cesse. Il faut organiser le rapatriement médical de Louis au Canada aussi vite que possible.

Mais les médecins continuent d’être réticents à vouloir le libérer. On informe Claire qu’une sournoise infection s’est infiltrée dans l’os du fémur et que le traitement pourrait s’avérer être long. Louis veut retourner au Québec, être soutenu par les siens. Il n’en peut plus de souffrir et d’être entouré d’un personnel médical brésilien dont la plupart ne parle que portugais.

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Claire est rentrée à l‘appart très tard ce soir-là, fourbue et confuse. Le balcon de son logis au 22e étage, offre une vue imprenable de Rio dans toute sa splendeur tropicale sous les étoiles. Elle vacille entre l’horrible histoire de Louis et la beauté irrésistible du lieu.

Depuis sa petite terrasse perchée en plein air, Claire entend les bruits hétéroclites s’élever des bidonvilles juchés en gradins autour des condos de luxe encerclés de jardins et fontaines. Elle se rappelle le témoignage d’un expat MSF: ‘vivre dans les favelas de Rio, c’est vivre dans la peur au quotidien. On est censé ne pas voir, ne pas entendre et ne pas parler. Et quand la violence éclate, c’est la loi du ‘chacun pour soi’. C’est effrayant.’

Louis est finalement revenu à Montréal par un vol commercial via le Mexique, dans un lit, en compagnie d’une infirmière. Il est resté de nombreuses semaines à l’Hôpital Général de Montréal où il a subi sept opérations. Claire ayant suivi son ami, le visite régulièrement. Sa situation de santé semblait s’améliorer. Il est rentré chez lui en chaise roulante. Claire ne l’a pas revu marcher. On découvre que la malicieuse infection ne s’était pas résorbée. On l’opère à nouveau. Cette fois-ci Louis chancelle; il ne s’est jamais réveillé.

Au Brésil, riches et pauvres continuent de se partager le soleil. Opulence et déchéance riment au quotidien à Rio. Claire est repartie à Port-au-Prince. Elle ne peut pas vivre ailleurs que sur le terrain, en mission, telle une goutte dans l’océan. Mais sans gouttes, il n’y a pas de mer, se rassure-t-elle.

* * *
Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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