Jean-Michel Jarre enfin à Toronto

La légende de la musique électronique retravaille Oxgène

Jean-Michel Jarre (Photo: Chantal Dervey)

Jean-Michel Jarre (Photo: Chantal Dervey)


3 avril 2017 à 23h45

Le 9 mai prochain, Jean-Michel Jarre, la légende de la musique électronique française, donnera enfin son premier concert au Canada, au Sony Centre for the Performing Arts à Toronto, dans le cadre de sa tournée mondiale Electronica. Il passera ensuite à Montréal pour une soirée, avant de s’envoler pour plusieurs dates aux États-unis. L’Express l’a rencontré pour lui poser quelques questions avant sa venue, qui s’annonce comme un des très grands moments culturels de l’année.

Qu’est ce qui vous a amené à orienter votre carrière uniquement vers la musique électronique, spécialement dans les années 70?

J’ai découvert les instruments électroniques au début des 70’s, qui furent une grande période de recherche et développement dans cette voie. Ils correspondaient exactement a la manière dont je souhaitais exercer la musique: être mon propre luthier, pouvoir créer, modifier, affiner mes propres sons, un peu comme de la cuisine.

Je suis de Lyon, et à Lyon nous aimons bien penser que nous sommes la capitale mondiale de la cuisine. Du coup, mélanger les ingrédients, les saveurs, les épices, un peu comme dans la peinture, surtout non figurative, où on travaille les matières en plus des couleurs (j’étais très branché sur la peinture et j’ai hésité longuement entre la peinture et la musique), le fait de pouvoir composer pas seulement avec des notes et un solfège, mais aussi en fonction de bruits, de sons, qu’on pouvait créer, enregistrer: j’avais l’impression que ces nouveaux outils et instruments allaient changer radicalement la manière d’appréhender la musique, de la produire, de l’écouter, et très vite, j’ai été convaincu que l’avenir était là, en tout cas le mien.

Jean-Michel Jarre

Vous tournez pour présenter votre nouvel album Oxygène 3. Comment est venue l’idée de faire une trilogie ?

Oxygène se composait de plages musicales sans titres, juste numérotées, comme les chapitres d’un livre. Je pensais que ce serait amusant, au cours de ma carrière, de sortir des suites, à la Star Wars.

J’aime beaucoup l’idée, qui existe au cinéma et dans la littérature, mais pas du tout dans la musique. La perspective de créer une suite, de reprendre quelques aspect communs au premier album, en les mettant dans un contexte différent, m’est rapidement devenue très séduisante.

La pochette d’Oxygène 3 exprime bien cet aspect: c’est presque la même que celle du premier opus, mais la planète/crane a pivoté d’une trentaine de degrés. Elle apparaît donc un peu différente, de même que la perspective donnée au contenu, comme si du temps avait passé visuellement et musicalement, ce qui est bien entendu le cas.

Dans vos derniers albums, les mélodies mémorisables, les gimmicks, n’apparaissent plus de manière aussi évidente. Est-ce un changement de direction ?

Pour Electronica, j’ai travaillé avec des gens qui mettent beaucoup la mélodie en avant, comme Vince Clark, M83, Armin van Buuren, les Pet Shop Boys, mais aussi des artistes comme Massive Attack, qui m’ont très influencé sur un autre plan musical, et sont effectivement plus abstraits.

Tous attachent énormément d’importance à la mélodie au bout du compte, à leur manière propre. Boyz Noize ou Haffenstein, par exemple, sont un peu plus abstraits également, mais les mélodies sont toujours présentes, bien que plus au second plan. Ce n’est donc pas un changement de direction, mais plutôt une évolution.

Jean-Michel Jarre

 

Et dans Oxygene 3 ?

Ce que j’aimais dans Oxygène, était ce côté ensoleillé et sombre à la fois. J’ai essayé de conserver cet aspect des choses dans le volume 3, en écrivant une première face plus sombre, et une seconde plus lumineuse.

Oxygène 17-18-19 sont beaucoup plus éclairés et mélodiques que les 14-15-16, plus obscurs et abstraits. Je n’avais jamais vraiment exploré un album de cette manière, même à l’époque des vinyles: deux parties séparées, une sombre et une ensoleillée, comme les deux faces d’une planète par exemple. On en revient à la pochette des albums (rires).

Justement à ce propos, comment voyez vous la consommation de musique actuelle, avec des sites comme Spotify ou iTunes, qui fragmentent automatiquement les albums en morceaux séparés, et du coup changent peut être l’aspect conceptuel original de l’artiste, dans l’ordre ou l’intention ?

C’est une question très pertinente, car je me suis justement battu avec les gens d’iTunes sur le sujet: c’est un peu comme si vous mettiez un film sur internet, et que vous donniez la possibilité au spectateur de jouer les scènes indépendamment, dans l’ordre qu’ils désirent.

Je leur ai demandé de publier mes albums en une seule piste, non divisée, respectant le concept des albums. Ils m’ont répondu que leur système ne fonctionnait pas ainsi.

Spotify est encore pire puisqu’ils m’opposaient que les morceaux sont des fichiers numériques de durée finies et maximale, donc qu’il est impossible de charger un morceau de 20 minutes par exemple. C’est une limite étonnante, surtout si on va dans les albums de certains groupes des 70’s qui comportaient des plages très longues (Led Zeppelin, Pink Floyd, Dire Straits, Jethro Tull ou encore Yes).

Je trouve que nous sommes en quelque sorte dans une régression technologique, une forme de contrôle du travail des artistes, puisqu’on les oblige à formater leurs œuvres selon une plateforme, et pas l’inverse comme c’était le cas jusqu’à présent.

Jean-Michel Jarre (Photo: Lionel Flusin)
Jean-Michel Jarre (Photo: Lionel Flusin)

Avez-vous utilisé les mêmes instruments sur les trois Oxygène ?

Pas du tout. Pour chaque suite, je me suis dit: «si je commençais Oxygène aujourd’hui, quels instruments utiliserai-je?»

Je ne voulais pas refaire du vintage, mais juste me remettre dans la même situation, c’est à dire travailler avec peu d’instruments: huit pistes pour Oxygène. Pour les deux suites, je me suis imposé la même limitation, mais en utilisant des instruments contemporains.

J’avais quand même à ma disposition quelques vieux synthétiseurs comme l’ARP2600, le VCS3, le Moog, mais aussi des claviers et des plug-ins numériques d’aujourd’hui. J’ai utilisé un peut tout ça, et même un ipad dont je me suis beaucoup servi pour certains sons d’Oxygène 3.

Pourquoi une tournée dans des «petites» salles?

Ce projet fait partie d’une tournée entamée en mai dernier en Europe, avec l’envie de jouer dans des salles de taille différentes selon les endroits, pour explorer une idée qui me tentait depuis longtemps: une scénographie en 3D sans lunettes, à l’aide de perspectives forcées, de trompe-l’œil, d’illusions d’optique que je cherche à exprimer également sur le plan musical, en créant des architectures sonores, en superposant des couches mélodiques distinctes dans lesquelles on s’immerge.

J’ai conçu un système avec différents niveaux d’écrans, et j’avais très peur que ca ne fonctionne pas, mais nous avons été rassuré dès les premières répétitions.

Je dois dire que pour la première fois, c’est un spectacle que l’on ne peut absolument pas appréhender sur un écran 2D. On est totalement plongé dans le son et l’image, qui agissent comme une passerelle sensorielle entre la musique et le visuel.

Jean-Michel Jarre au festival Bluedot (Photo: Lee Sainsbury)
Jean-Michel Jarre au festival Bluedot (Photo: Lee Sainsbury)

À quel genre de répertoire pouvons-nous nous attendre pour vos concerts en Amérique du Nord ?

Ce sera un mélange d’Electronica adapté pour la scène, et de classiques réactualisés en cohérence avec les habitudes d’écoute musicale en 2017, qui ont grandement évolué depuis 40 ans.

Beaucoup de gens consomment maintenant leur musique au casque. Le son au cinéma est totalement métamorphosé avec les procédés surround, 5.1, 7.1 etc. On mixe aussi avec beaucoup plus de basses aujourd’hui. L’oreille a changé, et il faut prendre cela en compte quand on joue en concert, surtout pour la musique électronique.

J’ai beaucoup travaillé pour adapter mes classiques à notre époque, pour avoir un son très homogène, en phase avec 2017, mais sans trahir ni la tonalité, ni l’esprit de ceux-ci.

Quelques mots pour vos fans canadiens ?

Ça fait très longtemps que j’avais envie de venir au Canada pour partager mes spectacles. Votre pays m’a toujours beaucoup influencé en terme d’image, avec des gens comme Norman McLaren, l’ONF et leurs animations, les technologies comme iMax, Omnimax, etc. Il y a vraiment une école canadienne sur le plan du visuel, qui a toujours été très pionnière.

Au tout début de ma carrière, les premières lettres d’appréciation de fans sont venues du Canada et, pour une raison ou une autre, tous les projets que j’ai eu de venir jouer chez vous ne se sont jamais concrétisés. Ça a l’air de fonctionner cette fois, et je vais ENFIN pouvoir venir partager mon travail avec vous.

Vous verrez qu’il y aura beaucoup de nouvelles choses sur scène, avec des caméras, des projections, etc. qui je l’espère intrigueraient ces artistes canadiens m’ayant influencé. Pour ces raisons particulières, cette tournée canadienne à une résonnance émotionnelle forte pour moi. Je suis très impatient de commencer.


Rendez-vous le 9 mai pour une couverture du concert en images et en direct sur le compte Instagram de L’Express : @lexpressdetoronto

Des billets pour le concert du 9 mai à Toronto sont encore disponibles en ligne. Dépêchez vous, il n’y en aura pas pour tout le monde!

Jean-Michel Jarre au festival de jazz de Montreux.
Jean-Michel Jarre au festival de jazz de Montreux.

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