Islamistes et islamophobes se complètent

Double radicalisation, selon le prof Miloud Chennoufi

Miloud Chennoufi au théâtre de l'Alliance française.
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L’idéologie islamiste était minoritaire à la fin du 19e siècle. Aujourd’hui, les interventions militaires irréfléchies ont permis la dérive de ces mouvements. Qualifiés d’antimodernes, Al Qaïda et Daesh n’auraient jamais dû prendre une si grande place aujourd’hui, si les choses avaient été pondérées.

Tel est la thèse du professeur de relations internationales au Collège des Forces canadiennes de Toronto, Miloud Chennoufi, en conférence au théâtre de l’Alliance française ce 3 mai. Il dirige le département de sécurité et d’études internationales au CFC et est l’auteur de Grandes Puissances et Islamisme aux Éditions El-Ikhtilef.

Islam, islamisme, islamophobie

Pour le professeur Chennoufi, il y a une confusion entre l’Islam, la religion de plus d’un milliard et demi de personnes dans le monde, existant depuis le 14e siècle, et l’islamisme, le mouvement qui renvoie à la religion mais qui en est une interprétation, au même titre que les mouvements fascistes et populistes islamophobes.

«On constate qu’il y a une double radicalisation dans le discours. En effet, chacun des discours nourrit l’autre. Les islamophobes ne font aucune distinction entre les musulmans et les islamistes, et ainsi les islamistes perpétuent la confusion entre musulmans et islamistes.»

Roosevelt rencontre le roi Abdul-Aziz d'Arabie Saoudite à bord de l'USS Quincy le 14 février 1945.
Roosevelt rencontre le roi Abdul-Aziz d’Arabie Saoudite à bord de l’USS Quincy le 14 février 1945. (Photo officielle de l’armée américaine)

Les conflits actuels au Moyen-Orient remontent à la Première Guerre mondiale et aux empires britannique et ottoman. Les idées islamistes antimodernes naissent dans des entités arabes telles que la tribu des Saouds, puriste et misogyne, que l’Empire britannique enrôle dans les régions qu’il contrôle au Moyen-Orient.

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À la fin des années 1970, c’est la Guerre froide américano-soviétique qui a permis la militarisation des islamistes… pour le compte des États-Unis. La grande alliance entre les USA et l’Arabie saoudite voyait le jour.

Interventions irréfléchies

Les interventions occidentales qui ont suivi ont été catastrophiques pour ces régions du monde, selon le prof Chennoufi: la militarisation de la révolte iranienne, l’aide aux moudjahidines en Afghanistan après l’invasion soviétique, la guerre Irak-Iran avec la bénédiction de Washington, puis l’invasion non autorisée du Koweït par l’Irak, ont propulsé les États-Unis au rang de principal ingérant dans la région.

Quant à l’intervention de trop, celle de l’Irak en 2003 dans le sillage des attaques traumatisantes du 11 septembre 2001, elle a finalement renforcé les groupes islamistes. Même si les États-Unis avaient à coeur la sécurité des États du Golfe, «un problème de légitimité et un problème légal prenaient forme», explique Miloud Chennoufi.

C’est l’invasion de l’Irak et la désintégration de l’armée irakienne qui ont favorisé la formation de Daesh, «l’État islamique en Irak et au Levant». Daesh prennent aussi racine dans la militarisation du Printemps arabe: la guerre civile en Syrie et le renversement de Kadhafi en Libye, où les islamistes posent en victimes et se radicalisent.

Des contextes de radicalisation

Aujourd’hui la radicalisation touche la planète entière. Pour Miloud Chennoufi, «l’idéologie ne suffit pas, il lui faut un contexte, et c’est exactement ce que lui fournit chaque intervention au Moyen-Orient».

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Pour ce spécialiste en relations internationales, «c’est au nom de la liberté contre le communisme et le totalitarisme que les interventions menées durant le siècle dernier se sont déroulées, mais sans être certain de ce que l’on faisait, sans s’inquiéter des conséquences».

«Les États-Unis n’avaient pas pour but de donner plus de pouvoir aux islamistes, mais ils avaient besoin d’eux.» Ils ont eu tort de penser que quelques islamistes excités n’étaient rien comparés au communisme. Ils auraient dû reconnaître plus rapidement que les islamistes étaient les «alliés-ennemis» de l’Occident.

Pour endiguer le problème de la radicalisation et anéantir ces mouvements qui prennent forme partout dans le monde, «il faut prêter attention aux traditions modernes des communautés musulmanes du monde, encourager les discours émancipateurs, sinon engager un discours emphatique».

L’exemple d’un pays qui s’émancipe et essaie de se faire entendre semble être la Tunisie, mais plusieurs autres pays ont encore du chemin à faire, alors que la Turquie semble régresser.

Rencontre de Ronald Reagan en 1983 avec des résistants afghans, devenus les talibans qu'on combat aujourd'hui.
Rencontre de Ronald Reagan en 1983 avec des résistants afghans, devenus les talibans qu’on combat aujourd’hui. (Photo Librairie du Président)

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