Les interprètes parlementaires : un travail exigeant dans l’ombre des élus

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La chambre des communes du Parlement canadien. Photo: Sergey Ashmarin, Wikimedia Commons
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Ils sont une soixantaine d’interprètes parlementaires à faire vivre le bilinguisme du Parlement canadien au quotidien, dans une cabine, dans l’ombre des élus.

L’équipe du service d’interprétation du Bureau de la traduction compte environ 130 interprètes, dont une soixantaine de permanents. Ils sont appelés, entre autres, à travailler en comité parlementaire, au Sénat, à la Chambre des Communes.

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Hugues Beaudoin-Dumouchel

Du nombre: Hugues Beaudoin-Dumouchel, interprète parlementaire depuis 2012.

Il se souvient clairement de sa première journée à interpréter une conférence sur la chaîne de valeurs des produits du porc. Et avec fierté de sa présence lors du débat des chefs en 2019, où il a interprété Justin Trudeau. Francopresse l’a rencontré.

À quoi ressemble une journée type pour les interprètes parlementaires?

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Quand on est interprète pour les parlementaires, on reçoit notre horaire la veille, vers 18 heures. Parce que les choses peuvent changer jusqu’à la dernière minute. Mon horaire va détailler si je vais interpréter un comité, le Sénat, un caucus ou une rencontre.

Le gros de notre travail, ce sont les comités de la Chambre de Communes et du Sénat. Parce qu’il y en a beaucoup, et il y a des journées où ces comités siègent abondamment.

Parmi les 60 permanents, il y a une équipe dédiée à la Chambre des Communes et une équipe dédiée au Sénat. Question d’habitude et de préparation. Je fais partie de l’équipe de la Cour suprême. Quand la Cour siège, j’y suis davantage affecté.

Dans une semaine typique, si la Cour siège, ça peut être:

– le lundi en documentation (parce qu’on a droit à des journées pour se préparer à une affectation, surtout pour la Cour suprême qui peut devenir complexe);

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– le mardi je vais travailler en comité;

– le mercredi je peux faire mon affectation à la Cour suprême;

– le jeudi, si je suis affecté à l’équipe Sénat, j’irai au Sénat;

– le vendredi, je peux faire une conférence de presse des responsables de la Santé et de la ministre de la Santé, par exemple.

Vous tenez à bien distinguer le travail d’interprétation du travail de traduction simultanée…

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C’est mon cheval de bataille à moi. L’interprétation, ce n’est pas de la traduction simultanée. La différence étant que ce que l’on fait, ce n’est pas destiné à être écrit plus tard, ou à devenir un texte qui fait foi.

Ce que l’on fait, c’est de permettre à deux personnes ou plus de se comprendre mutuellement, même si elles ne parlent pas la même langue. C’est vraiment autant un job de communication qu’un job de traduction.

Il y a beaucoup de techniques qu’on utilise en interprétation qui sont aussi utilisées en traduction. Et il y a beaucoup d’interprètes qui sont traducteurs de métier. D’autres ne le sont pas, comme moi.

C’est un travail qui semble mentalement exigeant…

Stimulant! Et ce qui est le fun, c’est même des fois si on se dit «Ha! J’aurais dû dire telle chose de telle façon», quand on arrive à la maison, c’est fini.

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Ce n’est pas comme un traducteur qui se dit: «Voyons, tel mot, telle tournure, je n’arrive pas à trouver.»

Pour moi, une fois que c’est fait, je ne peux plus le reprendre. Le soir, on se concentre sur le travail de préparation pour le lendemain, on ne revient pas sur la journée.

Avec l’expérience, est-ce que le temps consacré à la préparation change?

Il y a des choses qui reviennent et des automatismes qu’on développe. Une fois certains automatismes acquis, comme les acronymes ou les programmes gouvernementaux, ça libère ton cerveau pour autre chose.

Je suis à la Cour suprême depuis 5 ans, mais je ne suis pas avocat de formation. Mais il y a des termes de droit qui reviennent.

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En anglais, il y a quelque chose qui revient tout le temps: «palpable and overriding error». Quand tu sais que c’est «l’erreur manifeste et dominante», tu n’as plus à regarder dans le glossaire à chaque fois que tu l’entends.

En agriculture, il y a le programme Growing Forward, Cultivons l’avenir. Les premiers mois, il fallait que je regarde dans le glossaire chaque fois.

J’utilise toujours l’image de la mémoire vive d’un ordinateur. Lorsque ta mémoire vive n’est plus prise par ton glossaire, ça libère de la place pour écouter, pour interpréter, pour s’écouter soi-même.

Êtes-vous affectés à certains comités de manière permanente?

Il y a un interprète ressource pour chaque comité, généralement. Il s’occupe de colliger la documentation.

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Cet interprète-là communique avec le greffier, connaît bien les membres du comité. C’est toujours intéressant et utile d’avoir quelqu’un qui suit les travaux d’un comité — le domaine et l’étendue des travaux.

Il y a une équipe dédiée à la Cour suprême. Même si chaque cause est vraiment différente l’une de l’autre, on acquiert une certaine connaissance du droit et du fonctionnement de la Cour suprême.

En comité, combien d’interprètes parlementaires êtes-vous? Une personne pour le français et une pour l’anglais?

Généralement, on est trois pour un comité, mais il arrive qu’on soit juste deux. Il y a ce qu’on appelle dans le jargon des cabines françaises et des cabines anglaises.

Il y a quelques rares interprètes qui sont extraordinaires, qui ont deux langues dominantes, qui ont réussi l’examen d’accréditation dans les deux sens, comme on dit. C’est assez impressionnant merci.

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Dans la plupart des comités, on affecte généralement deux cabines françaises et une cabine anglaise. Selon le comité, le degré de complexité, selon toutes sortes de facteurs, on va tourner à trois. C’est-à-dire qu’on va faire 20 ou 30 minutes chacun.

Souvent, l’interprète ressource va assurer le premier tour d’un comité, soit les mémoires de témoins. C’est assez technique et assez rapide.

Il faut se documenter, se préparer… Quelle importance occupe l’interprétation en direct dans une journée de travail?

Je n’interprète pas 7 heures et demie par jour parce que c’est trop exigeant. On ne peut pas faire ça.

Les normes du Bureau de la Traduction et les normes internationales veulent qu’après 6 heures d’interprétation à trois, ou 4 heures d’interprétation à deux, tu as fait ta journée.

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Dans les circonstances présentes [du télétravail], étant donné que la qualité sonore est très difficile en Zoom, l’employeur a accepté de réduire la durée de notre journée.

Le facteur d’équivalence a été revu pour tenir compte de la difficulté inhérente à l’interprétation. C’est aussi en lien à ce qui se fait à l’international.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées en temps de pandémie?

Comme pour n’importe qui en pandémie, nos conditions de travail ont changé.

Avant, on était deux ou trois dans la même cabine. C’est génial, on peut s’entraider. Par exemple, les chiffres sont la bête noire pour la plupart d’entre nous. Quand il y a quelqu’un à côté de toi qui peut écrire les chiffres, c’est bienvenu.

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Mais avec la pandémie (et on en fait, de la gouttelette, quand on travaille), on travaille seuls dans nos cabines.

Ce qui est difficile, c’est d’arrêter l’interprétation en cours de travail. Des fois, le son n’est pas bon. On ne peut pas interpréter. Notre employeur nous encourage à arrêter quand on n’est pas capable d’entendre. Mais c’est très difficile pour l’interprète d’arrêter de travailler parce qu’on veut servir nos clients.

Aussi: ce n’est pas tout le monde qui a une bonne connexion internet et ce n’est pas partout au Canada où il y a une large bande passante.

Et si pour pouvoir travailler, tu décides de mettre tes enfants sur Netflix, ça mange de la bande passante. C’est la réalité de tout le monde en temps de pandémie, et ce n’est pas différent pour nous.

Après presque 10 ans à titre d’interprète, quel est le moment fort de votre carrière?

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Le highlight, c’est le débat des chefs il y a deux ans.

Contrairement aux réunions où l’on interprète tout le monde, au débat des chefs, un chef nous est attitré. Comme ça, les gens qui nous écoutent savent qui est qui.

J’ai eu la chance d’interpréter Justin Trudeau. Ça a bien été, c’était vraiment agréable. Et, fait intéressant, c’était à distance, mais la qualité sonore était parfaite.

Les aléas de la pandémie pour les interprètes

En mai 2020, l’Association canadienne des employés professionnels (ACEP) signalait les difficultés inhérentes aux réunions parlementaires virtuelles au Comité permanent de la procédure et des affaires de la Chambre des communes.

Le syndicat rapportait que les problèmes techniques ou la piètre qualité sonore provoquaient chez les interprètes fédéraux des chocs acoustiques, des maux de tête et des bourdonnements, des troubles qui nuisent à l’audition et à la concentration nécessaires pour assurer une interprétation de qualité.

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Depuis, l’utilisation d’un casque avec micro à perche est devenue obligatoire pour tous les parlementaires et témoins aux rencontres virtuelles.

Selon un article du Devoir paru le 26 mai, 82% des interprètes fédéraux rapportent des blessures auditives en raison du travail en ligne. Et 92% d’entre eux craignent l’épuisement professionnel.

La mise en place de l’interprétation parlementaire au Canada

1936 La Belgique devient le premier pays à se doter d’un service d’interprétation parlementaire.

1952 Le député de Laurier, J.-Eugène Lefrançois, souhaite devant la Chambre que le Gouvernement favorise la traduction simultanée, «ce qui permettrait à chacun d’écouter tous les discours dans sa propre langue, quelle que soit celle de l’orateur».

1956 Un comité évalue les coûts associés à l’interprétation simultanée : quatre interprètes, au salaire annuel de 6000 $ à 7000 $, et 6500 $ d’équipement (ce qui représenterait 64 000 $ en 2021). Pour certains, la dépense est prohibitive.

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1958 En campagne électorale, John Diefenbaker promet l’instauration d’un service d’interprétation.

1959 La première interprétation simultanée a lieu à la Chambre des communes.

1961 L’interprétation est offerte au Sénat.

Selon L’Actualité langagière du Bureau de la Traduction

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