Harcèlement sexuel: dans le milieu artistique franco-ontarien aussi

#moiaussi

Le chanteur et musicien David Poulin. (Photo: Joël Ducharme)


18 octobre 2017 à 15h28

La culture du viol dans l’industrie du film est sortie de l’ombre. Plus de 30 femmes ont dénoncé Harvey Weinstein, le producteur hollywoodien de Pulp Fiction et de Django Unchained. La culture de déni et d’impunité dans le monde des arts rend la vie misérable aux femmes comme partout ailleurs. Il s’avère que le milieu musical franco-canadien connait la même violence.

«C’est une réalité très fréquente et très commune. Les gens n’ont aucune idée de ce qui se passe, entre nos collègues mâles de l’industrie et les gens qui ne sont pas mâles», de dire Fiona – ce n’est pas son vrai nom – une musicienne qui a vécu trois situations graves, sans parler de la maltraitance normalisée.

Elle a été exploitée par un mentor, agressée par un producteur et harcelée par son partenaire lors d’une tournée de trois semaines à l’étranger..

«Tu sais jamais si ça va être le technicien de son, quelqu’un d’un autre band ou un membre de l’industrie. Il y a tellement d’évènements et d’occasions, ça devient ta réalité. J’ai pas assez de doigts pour compter le nombre de femmes dans mon entourage qui ont vécu ça.»

«Toute une dynamique quand t’es la seule femme»

«C’était excitant pour moi de faire une tournée avec un artiste plus établi que moi et de m’installer dans un nouveau marché. J’avais rencontré la personne plusieurs fois et on s’était bien entendus.»

«Mais quand tu pars en tournée, y’a toute une dynamique quand t’es la seule femme. Est-ce que les gens avec qui je suis vont comprendre quand j’ai une mauvaise soirée parce qu’on me harcèle? Est-ce que je peux compter sur eux?»

La veille du départ, son collègue profite de leur rencontre pour lui faire une proposition. Première réaction: elle pense que son talent et son projet musical ne sont peut-être pas les véritables motifs de l’invitation à tourner; elle songe à tout annuler. Mais la pub est faite et les fonds sont investis.

«C’est toujours comme ça, ils vont tester jusqu’à quel point ils peuvent te pousser. On a parlé, je lui ai dit que ça ne m’intéressait pas et je pensais que ça allait être cool

«Mais j’avais repoussé ses avances et pour la tournée au complet, j’ai été maltraitée. C’était de l’intimidation constante, du matin au soir. Il passait des commentaires sur le corps des femmes qu’on voyait dans la rue. C’était toujours des stéréotypes du genre: on n’est pas le fun, les femmes, et si on prend notre travail au sérieux, on est des bitchs. C’était horrible.»

«J’ai l’impression de les envoyer dans la gueule du loup»

Pour Fiona, l’aspect sexuel n’est qu’un défi parmi d’autres dans l’industrie. «On est souvent sous-estimées, prises moins au sérieux et exclues du boys’ club. Ça mène à la création d’un climat où il est très difficile de traiter des problèmes.»

Denise – un autre pseudonyme – est agente d’artistes. «C’est difficile de protéger les femmes contre les agressions, surtout en l’absence de dialogue: on peut soupçonner mais on n’est jamais certaine. Ce genre de chose arrive sans avertissement.»

«J’ai parfois l’impression que je les envoie sans protection dans la gueule du loup. Surtout quand on parle d’artistes émergeantes qu’on essaie de propulser vers de nouveaux marchés.» Pour elle, la création d’un réseau d’hommes et de femmes solidaires au sein du milieu artistique est essentiel.

«Plus on en parle, plus y’a l’effet domino»

La chanteuse Rosanne travaille dans les communications. «Quand ça arrive, on se dit que ce n’est pas si grave que ça, que c’est mon imagination, que j’ai demandé pour et personne va me croire. On doute toujours que c’est arrivé pour vrai. Mais quand j’en parle, ça me revient et je sais que c’est vrai.»

Un jour, elle en a eu assez et elle en a parlé. Elle a reçu l’appui d’hommes de son entourage qui se sont mis à stigmatiser celui qui l’agressait.

«Ça m’a donné le courage de dire non et d’en parler à d’autres. Plus on en parle, plus y’a l’effet domino. Ces gens-là ont commencé à réaliser que ce n’était pas bien ce qu’ils faisaient. Je n’étais plus quelqu’un avec qui jouer. Les choses se sont calmées.»

Rosanne souhaite que le débat actuel mène à une prise de conscience et que leurs plaintes des femmes soient prises au sérieux.

«J’ai vu ça des centaines de fois»

Daniel Roa est un musicien de Winnipeg qui en a vu de toutes les couleurs. «Au début, le jeu peut sembler amusant, mais il y a une persistance de la part des hommes. Puis on apprend qu’il n’y avait pas de consentement. J’ai vu ça des centaines de fois.»

Le percussionniste se dit chanceux d’avoir été sensibilisé en début de carrière sur la vie des femmes dans l’industrie. «J’ai eu le plaisir de tourner avec les Wyrd Sisters, des lesbiennes qui chantent du folk. Y’a pas de meilleure école pour un jeune homme! J’ai travaillé avec des jeunes femmes très belles et il y avait toujours des hommes qui circulaient autour d’elles.»

Auteur-compositeur, il a souvent participé à des évènements Contact de l’industrie musicale pour la francophonie canadienne. Il constate que la prédation sexuelle est surtout l’affaire d’hommes d’âge mur ayant le pouvoir d’accorder des contrats.

«On espère que c’est la musique ou le goût du public qui les inspire, mais ça va plus loin que ça. Le pouvoir d’embauche est affecté par d’autres possibilités. C’est comme un jeu. Dans ce contexte, les limites sont un peu plus floues. On les voit toujours avec le bras autour des jeunes artistes.»

«Les hommes, est-ce qu’on est complices?»

«Quelle sorte de pressions vivent-elles? Comment avancer dans leur carrière si elles disent non? On ne parle jamais de ça. J’ai vu des jeunes femmes dégoutées par les avances de certains producteurs.»

Daniel Roa s’interroge. «Les hommes, est-ce qu’on est complices de ces affaires-là? Est-ce que je peux faire quelque chose de plus dans l’industrie?»

Fiona a décidé d’affronter le silence en partageant son expérience avec d’autres femmes. Elles militent ensemble pour changer les politiques établies par les institutions pour entendre les griefs.

«Si on voulait que les choses soient justes, il faudrait que ce soit pas seulement les victimes qui se plaignent. On aura gagné quelque chose quand ce ne sera plus la job des victimes de porter le fardeau des plaintes. On est tellement épuisées.»

«Je suis mal à l’aise avec les blagues sexistes»

David Poulin a commencé à jouer dans les bars alors qu’il était encore mineur. Aujourd’hui, 20 ans plus tard, il avoue qu’il n’en peut plus.

«J’ai toujours été un peu différent des autres. Je suis mal à l’aise avec les blagues sexistes. Je peux pas endurer de voir les hommes toucher les femmes comme s’ils pouvaient faire n’importe quoi. Et j’ai changé ma façon de réagir. »

Un soir, il a vu un homme passer derrière une femme et lui toucher les fesses en se dirigeant vers le bar. Il l’a suivi et confronté. «Ça demande du courage.»

Le plus difficile, «c’est de rejoindre les hommes qui pensent que c’est correct; le plus gros défi, c’est avec mes amis les plus proches».

«Ça force une autoévaluation»

Le chanteur de Sudbury se dit surpris du nombre d’agressions sexuelles. Mais ce qui le dérange le plus, c’est que les victimes sont «pas juste les femmes sexées, mais aussi les femmes seules, qui ne sont pas protégées».

«Je suis en position de pouvoir et je peux faire plus que de faire semblant. Je suis rendu au point où il fallait que je fasse quelque chose de concret.»

Le 17 octobre, il a posté sur un réseau social un message qui commence ainsi: «HEY DOUCHEBAGS, STAY THE *#%& AWAY FROM ME!»

Le chanteur a choisi d’utiliser «un langage plus coloré que d’habitude» pour dire aux hommes: «C’est pas correct ce que tu fais, c’est pas drôle, arrête. Si t’essaie de m’entraîner avec toi, je vais te dénoncer et je vais te le dire en pleine face.»

Si David Poulin lance la pierre, il est aussi prêt à regarder dans le miroir. «Ça force une autoévaluation. On a tous été élevés là-dedans, on fait tous partie du problème. Ça prend pas grand chose, mais ça prend bien du courage pour changer.

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