Fuir est un acte révolutionnaire

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À 21 ans, Édouard Louis publie son premier roman, En finir avec Eddy Bellegueule. Mis en librairie à 2 000 exemplaires, il est épuisé dès le premier jour de sa sortie. Trois mois plus tard, le roman est traduit en une dizaine de langues et un contrat est signé pour une adaptation cinématographique. Le tirage s’élève maintenant à plus de 160 000 exemplaires. Comment expliquer ce succès instantané?

Le Français Édouard Louis est né Eddy Bellegueule, patronyme courant en Picardie. Son roman autobiographique raconte le calvaire d’un jeune homosexuel qui subit l’opprobre de sa famille et l’intimidation de ces camarades de classe… en raison de ce dont il a l’air.

Un éditeur s’attend à lire un best-seller quand un Dan Brown se présente avec un nouveau roman. Lorsque René de Ceccatty, éditeur au Seuil, a reçu le manuscrit En finir avec Eddy Bellegueule en 2012, il a douté de l’âge affiché par son auteur (21 ans). «J’étais face à une maîtrise de la langue et à un remarquable double style, mêlant analyse sociologique et capacité à faire vivre les personnages de son village».

Compte tenu de la force et de la maturité exceptionnelles de ce roman, l’éditeur du Seuil n’hésite pas à placer Édouard Louis dans la même catégorie que les très jeunes Françoise Sagan ou Albertine Sarrazin.

Eddy Bellegueule n’a pas d’amis, juste quelques amies. Comme il ne joue pas avec les garçons mais passe plutôt son temps avec deux filles, sa mère rassure son entourage en affirment «Eddy c’est un vrai don Juan […]. Ce qui est sûr c’est qu’il sera pas pédé celui-là.» L’homophobie, beaucoup plus que le désir homo-érotique, occupe la part du lion dans ce roman.

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Le lecteur ne doute pas un instant qu’Eddy Bellegueule soit une victime de l’intimidation. Pourtant, l’auteur ne prononce jamais le mot «victime». Il s’interroge plutôt sur le lien entre violence et domination. Il essaie de comprendre «la participation des dominés à leur propre domination».

Édouard Louis martèle les thèmes de la violence, de la complicité chez la victime et de la fuite. Eddy se fait «le meilleur allié du silence, et, d’une certaine manière, le complice de cette violence» que lui assènent parents et camarades de classe. Dans le milieu où Eddy grandit, il est naturel qu’un homme soit violent; son père se comporte donc… normalement.

Le roman illustre avec brio comment un enfant peut en arriver – à force de voir son orientation sexuelle constamment dénigrée – à trouver la seule solution dans la fuite, loin de l’enfer familial et villageois. Pour Édouard Louis, la fuite n’est pas un acte lâche, car fuir devant la violence n’est pas un geste facile. «Fuir est un acte révolutionnaire. Fuir, c’est s’inventer autrement.»

Pour être fidèle à la parlure de son coin de pays (Picardie), Édouard Louis a enregistré sa mère et sa grand-mère avec un dictaphone. Les répliques ou bribes de conversation figurent en italique dans le texte. En voici un exemple: «Ferme ta gueule, tu commences à me pomper l’air. Moi mes gosses je veux qu’ils soient polis, et quand on est poli, on parle pas à table, on regarde la télé en silence et en famille.»

Quand vous lirez En finir avec Eddy Bellegueule, vous serez peut-être tentés de vous dire que le romancier décrit un monde archaïque, que ce genre de drame familial ou social n’a plus sa place, même dans les villages le plus reculés de la douce France. Demandez-vous plutôt si «le crime n’est pas de faire, mais d’être. Et surtout d’avoir l’air.»

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