Être à la mode, c’est tenter la mort

Robe qui prend feu, couleur toxique, surconsommation...

Fleuristes artificiels

Alison Matthews David: le vert émeraude était si corrosif qu'il estropiait les mains des fleuristes artificiels.


17 avril 2018 à 8h00

«La mode a une relation avec la mort», selon Alison Matthews David, professeure associée à la School of Fashion de l’Université de Ryerson, de passage à l’Alliance française de Toronto mercredi dernier pour discuter des «victimes de la mode».

Après avoir fouillé dans les armoires du XIXe siècle, Alison restitue les récits mortels de la mode dans Fashion Victims, son dernier projet de recherche publié chez Bloomsbury.

Pourquoi Chanel n’utilise pas le vert. Pourquoi la mode a longtemps été associée à la vanité. Le lien filial entre les vêtements et le feu… La mort se pare parfois de ses plus beaux habits et s’invite aux défilés.

Une histoire enflammée

À écouter cette prof, la mode a pendant longtemps partagé son histoire avec le feu. En effet, il était fréquent que les femmes s’enflamment. Des tutus des danseuses sur scène aux crinolines des cuisinières, toutes les couches de la société étaient concernées par cette problématique.

Pour prévenir plutôt que guérir, la mode du châle est apparue en réaction au feu. Si jamais les robes se consommaient, les dames pouvaient rapidement étouffer les braises avec leur châle.

Au XIXe siècle, on se rend compte que les vêtements faisaient du tort aux couturières. Alison  relate l’histoire d’une jeune femme de 19 ans morte étouffée à force d’avoir cousu 24 heures d’affilée dans le grenier.

Autres victimes tragiques: les chapeliers, ces personnes «oubliées dans l’histoire de la mode». Pendant 200 ans, ils ont été empoisonnés par le mercure présent dans leur chapeau.

Le vert ennemi

«Les couturières n’aiment pas le vert», disait Madame Dominique, première main des ateliers Chanel en 2005. Même si cela peut arriver à la maison de haute couture d’utiliser du vert aujourd’hui, la superstition est encore d’actualité. D’où vient-elle exactement?

Alors que les villes deviennent grises avec les débuts de l’industrialisation, le vert émeraude, inventé en 1788, est adoré, car il rappelle la nature. Cependant, composé de cuivre et d’arsenic, il était hautement toxique.

Une réputation qui envahit les salles de bal. Alison Matthews David nous apprend un des usages au XIXe siècle: il ne fallait pas danser avec les femmes avec une robe verte sous peine d’être empoisonné.

La faute de la bourgeoise

Au XIXe siècle, une femme qui portait une robe décolletée ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même si elle avait la fièvre ou la tuberculose. «C’est leur vanité qui les tue.» Aimer la mode et la suivre, c’est tenter la mort.

Aujourd’hui, la mode reste toujours assimilée à la féminité, même si les choses évoluent. «Suivre les conventions de la mode, c’est le stéréotype de la féminité», lance la conférencière.

Associer la femme à la mode c’est rendre la mode frivole. «Si on collectionne des livres ou des disques, on ne rigole pas. Pour les vêtements de haute couture, c’est autre chose.»

Trois paires de chaussures par personne

Alors que 23 milliards de chaussures sont produites par an dans le monde (soit trois paires par personne) et que certains vêtements sont programmés pour ne durer que dix lavages, la conscience écologique dans le monde de la mode émerge doucement.

Pour dénoncer le monde de consommation dans lequel nous vivons, l’artiste Rachel Breen accroche 1281 vêtements au plafond du musée Perlam Teaching dans le Minnesota. Chacun d’entre eux représente une vie que l’industrie de la mode a enlevée aux petites mains au Bangladesh.

«J’aimerais trouver des personnes qui peuvent sauver la mode plutôt que des victimes», déplore Alison Matthews David. Le compromis entre responsabilité et tendance reste encore à trouver.

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