Esprit de clocher à Toronto dans les années 1960

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Amicale de chercheurs spécialement vouée à l’étude de l’Ontario français, la Société Charlevoix est composée d’une dizaine d’universitaires oeuvrant dans des disciplines aussi variées que l’histoire, la sociologie, la littérature, l’ethnologie et la linguistique. Ses membres proviennent d’universités à Ottawa, Toronto, Sudbury et Pointe-de-l’Église (N.-É.). Chaque année, cette société publie les Cahiers Charlevoix et sa dernière livraison braque les projecteurs sur le Toronto francophone des années 1940-1970.

C’est l’historien Yves Frenette, anciennement du Collège Glendon et présentement directeur du Centre de recherche en civilisation canadienne-française de l’Université d’Ottawa, qui brosse un portrait de l’Ontario français du Centre et du Sud-Ouest. La région du Centre comprend Toronto et l’auteur note que la population d’origine française dans la Ville-Reine augmente de façon dramatique entre 1940 et 1970, «s’accroissant de plus de 266%, soit 60% pendant les décennies de 1940 et de 1950, et presque 35% dans les années soixante».

Frenette note que les membres des professions libérales gagnent bien leur vie dans le Centre, notamment à Toronto. Nombre de ces professionnels sont établis à North York, loin de la paroisse du Sacré-Cœur; ils militent activement pour la survie et la promotion de la langue et de la culture françaises, quitte à dénoncer ce qu’ils perçoivent, au sud de la ville, comme un esprit de clocher.

Voici comment l’historien décrit la situation au début des années soixante: «À Toronto, pour ne prendre qu’un exemple, ils [les professionnels] luttent contre le Conseil des écoles séparées de North York et le curé de la paroisse Sacré-Cœur pour l’ouverture de l’école primaire Sainte-Madeleine en 1965 et la fondation de la paroisse Saint-Louis-de-France dans la banlieue de Don Mills deux ans plus tard. Ils ont été aussi à l’origine de la création de l’école secondaire privée De Charbonnel en 1963. […] Cette élite banlieusarde fait élire deux Franco-Ontariens au Conseil des écoles séparées de North York. Elle critique constamment la paroisse Sacré-Cœur qui, selon elle, ne joue pas un rôle patriotique assez grand.»

L’étude du professeur Frenette indique clairement que les relations sociales tendues entre les paroissiens de Sacré-Cœur et de Saint-Louis-de-France se doublent d’une problématique ethnoculturelle. Il note que, au milieu des années soixante, deux tiers des paroissiens de Sacré-Cœur sont Acadiens. «Immigrés après les Canadiens français, les 7 000 Acadiens de la Ville-Reine habitent pour la plupart les quartiers peu désirables du centre-ville.» En 1963 ils fondent le Club acadien; en 1955 ils commémorent le bicentenaire de la Déportation, puis créent une section de la Société de l’Assomption.

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Comme si les tensions entre les deux paroisses francophones ne suffisaient pas, voici que les rivalités entre Français et Canadiens français de Toronto éclatent au grand jour en 1968. Cela se produit autour de la nouvelle Maison française, un centre culturel né à l’initiative d’une douzaine d’associations désireuses de célébrer le centenaire de la Confédération.

Le prof. Frenette résume la problématique en ces termes: «Très tôt, la Maison française est identifiée aux Français; 10% seulement des personnes qui la fréquentent sont canadiennes-françaises. L’élite canadienne-française, pour ne pas dire québécoise, fonde alors son propre centre culturel, La Chasse-Galerie, qui programme une kyrielle d’activités grâce à la générosité des gouvernements fédéral et provincial.»

Toujours selon l’historien Yves Frenette, l’année 1969-1970 marquera un point tournant dans l’évolution des Franco-Ontariens du Centre et du Sud-ouest de l’Ontario. À l’instar de leurs compatriotes des autres régions, les Franco-Torontois mettent sur pied une kyrielle d’institutions sociales et culturelles durant les années 1970, 1980 et 1990. Parallèlement, ils prennent une place plus grande au sein des organismes provinciaux franco-ontariens. Frenette écrit que «sans devenir une métropole régionale comparable à Ottawa ou Sudbury, Toronto s’affirmera comme lieu multiculturel de bouillonnement de langue française».

Ce numéro 7 des Cahiers Charlevoix aborde d’autres dossiers tout aussi intéressants. À titre d’exemple, Gaétan Gervais (Université Laurentienne) démêle les mythes et réalités de l’école du fort Frontenac (1676), tandis que Raymond Mougeon (Collège Glendon) se penche sur la diversification du parler des adolescents franco-ontariens. Michel Bock, pour sa part, décrit comment l’Association de la jeunesse franco-ontarienne s’est logée à l’enseigne du «groulxisme» (nationalisme prôné par le chanoine Groulx), entre 1949 et 1960.

Cahiers Charlevoix, numéro 7, Sudbury, Éditions Prise de parole et Société Charlevoix, 2007, 348 pages.

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