Dire ou ne pas dire les mots qui peuvent blesser?

La prof de l'Université d'Ottawa n'a jamais invoqué sa liberté académique

Université d'Ottawa
L'Université d'Ottawa. Photo: Simon Séguin-Bertrand, Le Droit
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La controverse suscitée par l’utilisation du mot «nègre» par une professeure de l’Université d’Ottawa est loin de tomber. Pire, la polarisation du débat semble dominée par des considérations qui lui font prendre des tournures inquiétantes.

Dans son cours en anglais, Verushka Lieutenant-Duval a voulu illustrer une idée en faisant référence à la façon dont les Noirs se sont approprié le mot «nègre».

Suspension

La prononciation de ce mot a choqué une étudiante qui s’en est plainte. La professeure a reconnu avoir commis une erreur et a présenté ses excuses.

Malgré cela, elle a écopé d’une brève suspension. Et c’est cette suspension qui a mis le feu aux poudres.

En effet, une trentaine de professeurs a fait circuler une pétition, dénonçant la sanction infligée par l’Université comme une atteinte grave à la liberté académique de l’enseignante.

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Bon sens

Vu sous cet angle et après avoir entendu les explications de Mme Lieutenant-Duval, il est facile de constater que cette dernière ne cherchait nullement à choquer qui que ce soit.

Tout au plus, on peut lui reprocher d’avoir eu recours en classe à une explication qui a manqué de clarté et de référent pour ses étudiants. Cela ne signifie pas que ses propos étaient dénués de bon sens et détachés de la réalité.

Négritude

Par exemple, la réalité ou le phénomène qu’elle décrit trouve une illustration parfaite dans le mouvement littéraire de la négritude.

En effet, les auteurs de la négritude utilisaient fréquemment et allègrement le mot «nègre». Ils se sont approprié ce vocable pour ainsi lui restituer toute sa dignité.

Senghor ne clamait-il pas avec une certaine fierté que «l’émotion est nègre, comme la raison est hellène»?

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L’impact scientifique du célèbre ouvrage Nations nègres et cultures, de l’éminent savant sénégalais Cheick Anta Diop, n’est plus à démontrer.

Bannir le mot «nègre» reviendrait donc à supprimer un pan entier de l’histoire de la littérature négro-africaine, comme le faisait remarquer l’écrivain Blaise Ndala.

Léopold Sédar Senghor

Balises

Cela dit, son emploi doit être encadré. Dans un tout autre contexte, il est offensant et péjoratif. La liberté d’expression et la liberté académique ne sauraient servir de prétexte pour attenter à la dignité humaine.

La liberté d’expression ne saurait exister dans l’absolu, au risque comme la liberté absolue, de nous faire retourner à l’état de nature.

Par exemple, que faire si un enseignant du secondaire décidait, pour des motifs non pédagogiques, de faire un monologue d’une trentaine de minutes sur le titre de l’ouvrage de Pierre Vallières, Nègres blancs d’Amérique, ou sur celui d’Yvon Deschamps, Nigger Black, simplement pour se donner le plaisir de prononcer un mot tabou?

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Entrave à la communication?

Assurément, les politiciens québécois, avec à leur tête le premier ministre François Legault, font fausse route en pensant que dans une salle de classe tout est permis.

Par ailleurs, ceux qui estiment que cette controverse se résume à une question de liberté d’expression accepteraient-ils que des propos antisémites soient tenus dans une salle de classe?

Affirmer comme le font certains, y compris un célèbre humoriste, lui-même d’origine africaine, que la défense d’utiliser certains mots constitue une entrave à la communication, est une erreur d’appréciation.

Esprit de responsabilité

En effet, les dérives et les blessures psychologiques pouvant résulter de l’usage de façon décontextualisée d’un mot offensant font que «la liberté d’expression doit s’exercer dans un esprit de responsabilité», comme le rappelait en 2006 l’ancien président français Jacques Chirac.

Pour autant, la célérité étonnante de la sanction qui s’est abattue sur Mme Lieutenant-Duval ne peut laisser indifférent.

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Au contraire de ceux qui la soutiennent, elle n’a jamais invoqué sa liberté académique, mais plutôt une erreur commise de bonne foi, puisque son intention n’était pas de choquer.

Récupération

Il est donc déplorable de constater les récupérations tendancieuses qui donnent à cette affaire des proportions inquiétantes.

Également déplorable est le fait que les données personnelles de cette professeure aient été mises en ligne sans que les auteurs de cette violation aient été rappelés à l’ordre.

Aristote prônait le juste milieu comme précepte pour mener une vie sereine et heureuse. Les extrêmes sont à éviter, car ils peuvent mener au désastre.

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