De la musique pour les yeux… et vice versa

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La musique, de toute évidence, est faite pour être vue autant qu’entendue. C’était déjà vrai à l’époque des troubadours et des trouvères (les premiers song and dance men de la culture occidentale), mais dans la conception moderne du spectacle musical, tant dans le rock ou le rap que sur Broadway ou à Las Vegas, la dimension visuelle occupe une place de plus en plus importante, notamment grâce à la technologie qui crée une expérience sensorielle totale, alimentant du coup les attentes du public.

Mais si l’industrie du disque donne l’impression, depuis quelques années, de vouloir se convertir en industrie du DVD, il ne faut pas y voir la réponse à un profond besoin d’appréhender la musique par les yeux, mais plutôt une tentative, de la part des compagnies de disques, d’offrir une quelconque plus-value aux consommateurs désormais habitués à la gratuité du produit musical (because le piratage et le téléchargement), et qui ont désormais besoin d’incitatifs additionnels pour dépenser.

C’est dans ce contexte qu’il convient d’aborder les récentes parutions des Charbonniers de l’Enfer et de Daniel Boucher, qui suivent la nouvelle définition d’album double: un CD assorti d’un DVD. Ce n’est pas que le détour visuel soit injustifié, mais il est peu probable que ces récents spectacles auraient été documentés et, surtout, mis en marché à une époque où les ventes de disques suffisaient à faire vivre les artistes – et à remplir les coffres de leurs labels.

Pour l’éminemment charismatique Daniel Boucher, Chansonnier et La Patente /Live (GSI Musique) furent l’occasion de filmer deux tournées qui mettent en valeur ses deux incarnations complémentaires.

Si Chansonnier mise sur l’intimisme d’une approche qui revendique son côté artisanal (une chaise, une guitare acoustique, une voix, à la Félix ou Brassens), La patente est portée par l’énergie (et les clichés, par moments) du show de rock nourri aux hormones, ce qui est tantôt exaltant, tantôt franchement risible.

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Mais dans les deux registres, Boucher reste Boucher: drôle, charmeur, provocateur et baveux, un virtuose du naturel qui parvient à transcender l’aspect «mise en scène» de ses prestations pour mieux nous faire croire à son personnage de mec qui prend le métier – et le business – de la chanson à rebrousse-poil.

Une chose dont on n’accusera jamais les Charbonniers de l’Enfer, c’est de privilégier le style au détriment de la substance. Sur En personne (La Tribu), les maîtres folkloristes québécois démontrent qu’un spectacle 100 % a capella peut déménager autant (en intensité, sinon en décibels) qu’un show à grands déploiements.

Dans ce spectacle capté à La Tulipe, à Montréal, en mai dernier, la passion avec laquelle le quintette tout de noir vêtu investit ce répertoire patrimonial est palpable dès les premières mesures de Au diable les avocats, et risque fort de transmettre la piqûre à un public qui, a priori, n’est pas favorablement disposé envers les turlutes et les chansons à boire.

Plus que tout, cette énergie est la manifestation tangible et contagieuse de la modernité de nos Carboneros, qui nous rappellent, comme l’indique judicieusement Michel Garneau dans le boîtier du disque, que «l’avenir appartient, sans exception, à des gens qui ont des ancêtres, et qui le savent et les honorent».

Dommage qu’en complément à ce show des plus toniques, le documentaire de leur passage en Louisiane, aux allures de home movie maladroit, ne cède que quelques brefs moments dignes d’intérêt. A priori, une telle rencontre entre Lanaudière et Lafayette aurait dû s’avérer touchante et édifiante.

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Pour ce qui est du Français Thomas Fersen, son DVD Bonne fête Yacinthe (Tôt ou Tard / Warner) mise sur une théâtralité qui emprunte à Orange mécanique de Kubrick et au rock du début des années 70 (Bowie, Dr. John, Crazy World of Arthur Brown) pour composer la contrepartie visuelle de ses chansons qui sont en elles-mêmes de brillants petits films tantôt macabres (Yacinthe), tantôt d’une drôlerie touchante (Zaza).

Mais lorsqu’on examine Fersen et ses musiciens à travers la lentille de la caméra, on ressent comme un malaise qui frise l’ennui: notre homme semble flotter dans son costume et n’investit pas son personnage avec beaucoup de conviction, comme si l’exigence de créer un spectacle était plus une réponse aux supposées attentes du public que la traduction visuelle d’un univers musical et poétique pourtant fertile en images.

Si ces trois documents visuels sont truffés de moments drôles, touchants ou intrigants, je doute fort que ceux qui s’en portent acquéreurs aillent bien au-delà de trois ou quatre visionnements. En revanche, leurs contreparties strictement sonores sont plus susceptibles de faire corps avec notre quotidien (technologie aidant, là encore). En ce sens, c’est le CD plus que le DVD qui, à long terme, justifie ici l’investissement.

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