Canadiens français, Irlandais, libéraux, conservateurs, francs-maçons et évêques dans une même intrigue

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Publié 23/09/2008 par Paul-François Sylvestre

Le 400e anniversaire de Québec est l’occasion pour nombre de maisons d’édition de publier des ouvrages historiques, des carnets de réflexions, des albums de photos et, pourquoi pas, des romans historiques. VLB éditeur a fait paraître Meurtre au Soleil, un roman policier dont l’intrigue tourne autour de l’assassinat d’un journaliste du quotidien Le Soleil de Québec en 1898. Ce premier roman d’Antoine Yaccarini est un bijou.

Ancien professeur de sciences qui vit à Québec depuis 1970, Antoine Yaccarini affirme n’avoir jamais commis d’erreurs de jeunesse. Il juge qu’il n’est pas trop tard et il signe son premier roman. Heureuse erreur puisque l’ouvrage est intelligent, bien écrit, avec de sympathiques clins d’œil à des classiques littéraires. Yaccarini coiffe chaque chapitre de sommaires qui ne sont pas sans rappeler ceux des ouvrages du XIXe siècle. Ces sommaires regorgent d’ironie, ce qui donne du relief à l’approche distanciée et moderne que l’auteur adopte à l’égard de son sujet.

Le journaliste assassiné est Arthur Laflamme, un «rouge» ou un libéral, comme tout le monde à l’emploi du Soleil. Il est ouvertement anticlérical, ce qui permet à l’auteur de peindre un portrait rapide de l’Église catholique au Québec dans les années 1890. «Dans notre province de Québec, écrit-il, l’Église considère le Parti libéral comme un nid d’intellectuels anticléricaux, aux idées dangereuses, alors que les conservateurs passent pour ses meilleurs alliés. Cela la conduit à s’ingérer continuellement dans les affaires politiques.» On sait que, dans leurs sermons, les curés de cette époque n’hésitaient pas à clamer que «le ciel est bleu alors que l’enfer est rouge!»

Le roman réunit des Canadiens français et des Irlandais, des libéraux et des conservateurs, des francs-maçons et des membres influents du clergé. Plusieurs personnages sont des personnalités de l’époque: Mgr Louis-Nazaire Bégin, archevêque de Québec, Frank Pennée, chef de police, Ernest Pacaud, fondateur du quotidien Le Soleil, et Honoré Beaugrand, fondateur des journaux Le Fédéral (Ottawa) et La Patrie (Montréal).

Le chef de police Pennée est un anglophone qui fait «figure d’exception dans le paysage social» de Québec. Il est Anglais et non Irlandais; il est catholique, contrairement aux autres Anglais de la ville; et il est parfaitement à l’aise dans les deux langues, ce qui le distingue d’à peu près tout le monde, sauf le sergent Francis Leahy, à qui Pennée confie l’enquête. Leahy est un Irlandais parfaitement bilingue.

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Francis Leahy est assisté de deux constables du genre Laurel et Hardy, lourdauds à première vue, mais plus futés qu’il n’y paraît. À travers leurs recherches, l’auteur donne souvent des détails qui renseignent le lecteur sur l’époque (fin XIXe siècle). Il note, par exemple, que l’appartement du journaliste assassiné n’arbore pas la moindre image pieuse, ce qui étonne le détective puisque, «dans toutes les demeures où ses enquêtes le menaient, il y avait un crucifix […] et des images de sainte Anne ou du Sacré-Cœur».

L’intrigue est très bien menée. Si je peux me permettre un jeu de mots, je dirais qu’il y a eu meurtre au Soleil, mais nombreux sont les nuages et les ombres à planer sur l’enquête. «Les indices pointent dans toutes les directions. Plus d’indices que de suspects!» Aux yeux du détective Leahy, l’assassin est compatissant et tous ses suspects ont l’air d’être de braves gens.

Lorsque Leahy se présente pour interroger un suspect, il s’attend à être accueilli par un visage austère, mais c’est une silhouette gracieuse qui lui ouvre la porte, c’est un charmant visage qui le fixe. Voici ce que le romancier écrit: «Surpris, il observa un moment la jeune personne qui lui faisait face, s’arrêta sur ses grands yeux noisette, suivit la ligne de ses cheveux noirs joliment noués sur la nuque, admira le teint ambré de sa peau, fut tenté de se perdre parmi les roses blanches de sa robe». Le coup de foudre, quoi! Leahy devra démêler crime et passion…

Le roman transporte parfois le lecteur à Montréal, ville qui joue déjà, en 1898, un rôle de premier plan dans «le vaste mouvement de contestation culturelle, politique et économique qui agitait la nation. […] En comparaison, Québec apparaissait comme une petite ville de province, repliée et presque endormie derrière ses remparts. Dieu merci! S’il fallait que tout le monde soit aussi énervé que les Montréalais…»

Loin de moi l’idée de dévoiler le dénouement de cette intrigue finement ficelée et savamment architecturée. Qu’il me suffise de dire que l’auteur réussit à reconstituer un univers crédible autour de son héros, de ses acolytes et d’autres personnages bien campés et fort attachants. On ne s’ennuie jamais!

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Antoine Yaccarini, Meurtre au Soleil, roman, Montréal, VLB éditeur, 2008, 400 pages, 28,95 $.

Auteur

  • Paul-François Sylvestre

    Chroniqueur livres, histoire, arts, culture, voyages, actualité. Auteur d'une trentaine de romans et d’essais souvent en lien avec l’histoire de l’Ontario français. Son site jaipourmonlire.ca offre régulièrement des comptes rendus de livres de langue française.

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