« Brokeback Mountain » nous interpelle, puis nous chavire

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Chaque fois que le film Brokeback Mountain est présenté dans un festival ou inscrit à une compétition, il en sort gagnant, primé ou chaudement applaudi. Peu de gens savent que ce film est basé sur une nouvelle de l’écrivaine américaine Annie Proulx, lauréate d’un prix Pulitzer et d’un National Book Award. Le film porte le titre de la nouvelle qui a paru dans le recueil intitulé Les Pieds dans la boue (2001). Compte tenu de l’immense succès du film, les éditions Grasset viennent de consacrer un livre format de poche (96 pages) à la nouvelle Brokeback Mountain.

J’ai d’abord lu le texte d’Annie Proulx avant d’aller voir le film et je dois dire que je ne suis pas surpris que le réalisateur Ang Lee ait voulu porté cette nouvelle à l’écran.

Jack Twist et Ennis del Mar sont des nomades du désert américain, des travailleurs saisonniers des ranchs. C’est la fin des années 1960 et les deux cow-boys n’ont pas vingt ans lorsqu’ils sont affectés à la garde d’un troupeau de moutons sur Brokeback Mountain. C’est le coup de foudre. Jack pose un premier geste qui n’est pas repoussé, loin de là. Le lendemain, c’est Ennis qui s’approche par derrière et qui attire Jack contre lui. L’étreinte muette apaise alors un désir qui n’est plus chaste, qui est pleinement partagé. «Quand on ne peut rien y faire il faut vivre avec.»

Les deux cow-boys ne parlent jamais de sexe, ils le laissent s’accomplir, «d’abord seulement sous la tente la nuit, puis en plein jour quand le soleil tapait dur, et le soir à la lueur du feu, rapide, brutal, avec des rires et des grognements, une abondance de bruits mais sans jamais prononcer un mot, sauf une fois où Ennis dit: “Suis pas pédé”, et Jack enchaîne: “Moi non plus. C’est parti comme un boulet. Regarde personne que nous.”»

À la fin de cet été sur Brokeback Mountain, les deux jeunes hommes se séparent sans trop savoir si le travail saisonnier va les mettre de nouveau en présence de l’un l’autre. Les années passent. Chacun prend femme et commence à élever une famille. Un jour, Jack descend du même pick-up vert, son Stetson cabossé rejeté en arrière. Nouvelle étreinte, nouveaux ébats. «Putain, c’est sûrement tout ce temps que tu passes à cheval qui fait que c’est si bon.»

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Ennis se dit qu’il ne peut rien y faire, qu’il faut vivre avec. Il regarde les gens dans la rue et s’écrie: «Merde. Ça doit arriver à d’autres. Comment y se débrouillent, bon sang?» Quand vient le moment de retourner travailler au Texas, Jack vit difficilement la séparation: «Allons, Ennis, tu m’as expédié au septième ciel, fais quelque chose pour que ça continue. C’est pas une chose sans importance qui nous est arrivée.»

Le récit d’Annie Proulx devient alors très poignant. Elle décrit non seulement l’intensité fulgurante des rares accouplements de ces deux hommes profondément épris l’un de l’autre, mais également l’ombre jetée sur cette relation «par le sentiment que le temps leur échappait, le temps trop court, toujours trop court».

Loin de savoir qu’il étreint Ennis pour la dernière fois, Jack s’emporte: «Je ne suis pas toi. Je peux pas me contenter d’un coup ou deux tirés dans les montagnes une fois ou deux par an. Tu représentes trop de choses pour moi, Ennis, fils de fils de pute. Je voudrais savoir comment te quitter.» Si vous avez vu le film, vous savez que le destin s’en mêlera. Si vous voulez être témoins de la complicité totale et honnête entre deux êtres, je vous invite à lire Brokeback Mountain.

Annie Proulx, Brokeback Mountain, nouvelle extraite du recueil Les Pieds dans la boue, traduction d’Anne Damour, Paris, Éditions Grasset, 2006, 96 pages, 13,95$.

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