Biaiser la lecture pour en chercher l’ambigu

Les classiques français vus par les queer critics américains

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Publié 01/11/2011 par Guillaume Garcia

Imaginez vos personnages préférés de romans devenir tout à coup des personnages à la sexualité troublée. Balzac, Zola, Montesquieu, Diderot, mais aussi Rabelais et tant d’autres auteurs classiques français font l’objet d’études «queer» de la part de chercheurs américains. Il s’agit de voir si on peut faire une nouvelle interprétation, différente de celles hétérocentrées classiques, de leurs personnages.


Intéressé par ces relectures américaines, l’auteur français et chercheur François Cusset a eu l’idée de faire connaître une partie ces études, que l’on qualifie de genre, au public français. Il a écrit un livre, intitulé Queer Critics, qui vient d’être traduit en anglais sous le titre The Inverted Gaze, dont il faisait une présentation à l’Alliance française, jeudi soir dernier.


Il est allé chercher chez les théoriciens queer américains des exemples de relecture de la littérature française qui pourraient bousculer nos acquis. Les États-Unis, mais bien d’autres pays sont très familiers avec les études de genre, et des théoriciens réétudient les textes classiques, pour en tirer de nouvelles interprétations, selon le biais appliqué.


Les classiques français jouissent d’une grande renommée, en France et à l’étranger, dont les États-Unis. On peut certainement expliquer, selon François Cusset, la résistance que fait l’intelligentsia française aux théories américaines, par son anti-américanisme primaire et la peur qui l’habite lorsqu’elle entend parler de concepts tels que le multiculturalisme, l’affirmation identitaire. De plus, l’Université française n’est pas la plus ouverte aux travaux étrangers.


Tout cela fait qu’on ne connaît rien, ou presque des études de genres, qu’elles soient gais, lesbiennes, féministes ou pour ce qui nous intéresse, queer. Un des principaux problèmes vient directement du terme queer, qui veut tout et rien dire à la fois. Le mieux étant de garder un sens très large, tendant plus vers l’ambigüité que la chose gaie. D’ailleurs, les études queer sont nées en réaction aux études gaies et lesbiennes, que certains critiques trouvaient trop identitaires.


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« Dans le livre, je me suis amusé avec les exemples de réinterprétation des classiques. Mais je vais plus loin, je les caricature, les exagère, les prolonge. Les théoriciens Queer cherchent derrière tous nos personnages les troubles, les ambivalences, ce qu’on appelait les «invertis».


De nombreuses relectures mettent en avant l’inachevé, l’inaccompli dans les personnages étudiés. «Les scènes les plus queer sont celles où l’on promet un rapprochement sexuel qui n’a pas lieu.» En effet, François Cusset explique que de nombreuses relectures mettent l’accent sur les personnages impuissants par exemple.


En France, indique François Cusset, aucun groupe ne s’y identifie réellement à ce genre de relecture, ce qui laisse ces nouveaux champs de recherche relativement intouchés, et intouchables. «Déconstruire le texte et les rapports de force c’est incompatible avec la vénération des grands auteurs.»


François Cusset a le mérite de tenter une première approche dans ce monde des études de genre, si peu prisé en France, en proposant aux autres chercheurs les «morceaux choisis» des relectures américaines de nos grands classiques. Un petit appel de pied aux chercheurs français pour leur dire qu’il serait peut-être temps d’arrêter de se regarder le nombril et de s’ouvrir à ce qui se fait ailleurs.

Auteur

  • Guillaume Garcia

    Petit, il voulait devenir Tintin: le toupet dans le vent, les pantalons retroussés, son appareil photo en bandoulière; il ne manquait que Milou! Il est devenu journaliste, passionné de politique, de culture et de sports.

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