Adrienne Clarkson: récit d’une immigrée devenue gouverneure générale


3 octobre 2006 à 17h06

En juin 1942, Adrienne Clarkson, alors âgée de 2 ans et demi, pose pied pour la première fois sur le sol canadien. Quelques mois plus tôt, accompagnée de ses parents et de son frère, la petite Adrienne réussit à fuir Hong Hong sous occupation japonaise. Des années plus tard, après avoir mené une brillante carrière de journaliste à la CBC et avoir occupé le poste de Déléguée générale de l’Ontario en France, Adrienne Clarkson deviendra la 26e gouverneure générale du Canada.

Durant ses cinq années passées à Rideau Hall, alors que Jean Chrétien et Paul Martin occupent le poste de premier ministre, elle fera de la promotion du bilinguisme canadien et de la prise de conscience de la nordicité du Canada deux enjeux centraux de son mandat. Sa biographie, intitulée Le Coeur au poing, est sortie simultanément en français et en anglais le 18 septembre. La critique a surtout retenu ses remarques acerbes à l’endroit de l’entourage de Paul Martin et ses justifications à sa réputation de grande dépensière. Mais pour Adrienne Clarkson, sa biographie était avant tout un prétexte pour raconter l’histoire de sa famille. Un an jour pour jour après son départ de Rideau Hall, L’Express l’a rencontrée.

L’Express: Pourquoi avez-vous décidé de rédiger si rapidement vos mémoires après votre départ de Rideau Hall?

Adrienne Clarkson: Je voulais faire quelque chose de tout à fait différent et j’avais en tête depuis plusieurs années d’écrire un livre sur ma famille, mes parents, notre vie à Hong Kong, avec ensuite la guerre, les terreurs de la guerre et notre arrivée au Canada après un voyage absolument extraordinaire.

L’Express: Votre devoir de réserve en tant que gouverneure générale a-t-il stimulé un besoin pressant d’exprimer votre pensée?

A.C.: Non, je ne crois pas. La partie en lien avec ma vie publique est pour moi la moins intéressante. Pour moi, le côté personnel était central. J’ai éprouvé le devoir de décrire ce que j’ai fait dans ma vie publique et c’est tout. Les journalistes ont retenu mes commentaires sur l’entourage de M. Martin, mais tout ça ne tient qu’en 4-5 pages. Tout ce que j’ai fait là était de constater ce que tous les journalistes avaient constaté et décrit à l’époque.

L’Express: Qu’avez-vous appris sur vous-même à travers cet exercice?

A.C.: Je crois que c’était si mûr en moi quand c’est sorti que je n’ai pas eu de choc personnel. J’ai éprouvé une très grande joie en l’écrivant. Mes amis étaient bouche bée par cette décision d’écrire tout de suite mes mémoires, parce que j’étais fatiguée et j’avais eu des problèmes de santé avec mon coeur. Mais c’est ça aussi qui m’a amené à écrire. Je me suis dit qu’un jour ou l’autre, je serai morte et alors l’histoire ne sera jamais écrite. La mortalité, la reconnaissance de la mortalité est une très bonne chose pour l’être humain! Ça met les choses en perspective.

L’Express: Pendant vos années à la CBC, vous avez été témoin de nombreux événements historiques et vous avez pu rencontrer des chefs d‘États qui ont marqué le XXe siècle. Comment ce rôle de témoin direct a-t-il influencé votre vision de la politique et de l’Histoire en général?

A.C.: J’ai été un témoin privilégié et j’ai été plongé dans l’Histoire, par exemple en interviewant Baby Doc en Haïti ou le Shah d’Iran. C’était non seulement un privilège, mais ça m’a plongée dans l’actualité du monde de mon époque. J’ai beaucoup aimé aussi mon émission lors de ma dernière décennie de carrière à la CBC, c’était une émission sur les arts et la culture du Canada. Cette émission m’a donnée la possibilité de voir ce qui est créateur ici au Canada. Quand j’étais petite, même quand j’étudiais à l’université, on n’a pas lu un seul roman canadien. Il n’y en avait pas! J’étais à l’université en même temps que Margaret Atwood. C’était avec notre génération que la littérature a débuté. Avant ça, on était plutôt des coloniaux. Je crois que maintenant nous avons confiance que notre vie ici a une valeur et on a maintenant la capacité de montrer aux autres qui nous sommes.

L’Express: Vous ne vous gênez pas dans votre biographie pour lancer plusieurs flèches, notamment à l’endroit de la CBC que vous caractérisez d’organisation dysfonctionnelle.

A.C.: J’ai connu sept présidents au cours de ma carrière à la CBC, et il n’y en avait pas un seul qui était issu du milieu de la radio ou de la télévision. Je trouve ça extrêmement choquant. Si on avait une usine qui créait des automobiles, des machines à laver, des lumières, est-ce qu’on demanderait à quelqu’un qui ne connaît rien de ça pour les gérer? Ça n’a aucun sens dans le monde des affaires!

L’Express: Votre successeure, Michaëlle Jean, est également une journaliste. Est-ce selon vous un pur hasard ou est-ce que votre formation professionnelle vous procure des atouts particuliers pour occuper le poste de gouverneur général?

A.C.: On choisit des carrières ou les carrières nous choisissent. Les journalistes savent communiquer et souvent ils entrent en politique – comme René Lévesque. Moi je crois que j’ai été choisie par M. Chrétien parce que j’ai été Déléguée générale de l’Ontario à Paris et c’est comme ça qu’il m’a connue. Je n’ai pas l’impression que M. Chrétien n’ait jamais regardé une de mes émissions de télévision.

L’Express: La France et la langue française semblent avoir joué un rôle majeur dans vos vies. D’où vous viennent cette attirance et cette fascination?

A.C.: Quand j’avais 5 ans, je voulais apprendre le français. Ce n’était pas possible à cette époque parce qu’il fallait être catholique. Les religieuses nous ont dit que ce n’était pas possible à cause des règlements. J’ai toujours intériorisé ce désir d’apprendre le français. Si je ne pouvais pas le faire au Canada, j’allais le faire en France. Et mes parents m’ont promis que je pourrais le faire après avoir fait mes études ici au Canada.

L’Express: Vous avez effectué plusieurs voyages dans le Nord canadien lorsque vous étiez gouverneure générale. Avez-vous l’impression que les Canadiens ont perdu contact avec leur nordicité?

A.C.: Ils ne l’ont jamais connue. Je voulais seulement souligner que le Nord existe et que ça fait de nous un pays différent. Ce n’est pas une notion ou une réalité vivante pour nous. Quand j’étais toute petite, on faisait des igloos à l’école comme projet, mais on n’a jamais parlé des Inuits, qui sont des gens vivants qui habitent dans ces igloos!

L’Express: Vous avez refusé durant toute votre carrière de vous lancer en politique, mais vous avez accepté rapidement la proposition d’occuper le poste de gouverneur général. Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce poste?

A.C.: On m’a demandée de me présenter aux urnes pour tous les partis. Mais je n’ai jamais voulu plonger dans la politique. Je n’aimerais pas me présenter au public pour demander des votes. Ça ne m’intéresse pas. Je croyais que le poste de gouverneur général était très important, non seulement comme symbole, mais aussi pour son importance car c’est lui qui signe toutes les lois, qui préside le Parlement, qui a un grand pouvoir en réserve si un premier ministre meurt. J’étais aussi attirée par l’idée de travailler pour le peuple canadien. On a l’occasion de rencontrer de nombreux Canadiens, de voyager partout dans le pays et de se faire une idée du pays. Même le Premier ministre ne voyage pas autant à l’intérieur du pays, et quand il y va, c’est pour demander un vote aux électeurs.

L’Express: Est-ce que ça a été difficile pour vous de perdre la liberté de vous exprimer comme bon vous semble lorsque vous êtes devenue gouverneure générale?

A.C.: Non. C’était facile de m’exprimer pour tous les sujets que j’ai adressés, que ce soit le Nord ou la vie des Premières nations, la situation des femmes, la pauvreté. Il y a une ligne qui existe entre ce qui appartient au gouvernement et ce qu’on peut faire avec autorité comme gouverneure générale.

L’Express: Comment avez-vous réussi à tracer cette ligne?

A.C.: Avec l’expérience que j’aie eu en tant que journaliste, et en suivant la politique depuis des années, on sait ce qui est politique et ce qui n’est pas politique. Pour la pauvreté et les sans-abris, je me demandais toujours si c’est possible qu’un parti politique soit pour ces choses-là!

L’Express: Vous proposez dans votre biographique que le gouverneur général soit nommé par un comité parlementaire plutôt que d’être une prérogative du Premier ministre. Est-ce que vous avez senti à un moment ou à un autre que vous manquiez de légitimité pour remplir vos fonctions?

A.C.: J’aurais aimé avoir cette possibilité de comparaître devant un comité avant d’être nommée gouverneure générale. J’aurais aimé aussi que ce comité soit télévisé, pour pouvoir exprimer ce que je pensais pouvoir faire pour le poste. Je crois que ce serait beaucoup plus intéressant et honnête pour les gens. J’espère qu’on aura quelque chose de semblable pour l’avenir. Je crois qu’il faut avoir une légitimité donnée par le Parlement.

L’Express: Qu’est-ce qui vous occupe maintenant?

A.C.: L’Institut pour la citoyenneté canadienne. Étant donné que j’étais immigrante et nouvelle citoyenne moi-même, j’essaye avec cet institut de faire quelque chose de très populaire, dans le sens où des gens pourront y participer partout au pays, en aidant les nouveaux citoyens à s’intégrer beaucoup plus vite dans la vie canadienne.

Adrienne Clarkson, Le Coeur au poing. Traduction de Nicole et Émile Martel. Montréal, Les Éditions du Boréal, 2006, 356 pages.

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