Manifestations en France: pourquoi parler de «casseurs» ne suffit pas à expliquer l’ampleur des débordements

France, Limoges
L'Hôtel de Ville de Limoges a été incendié le 17 octobre par des émeutiers.
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Publié 20/10/2026 par The Conversation

Les pillages et les violences commis en marge des manifestations du 17 octobre 2026 ont focalisé l’attention sur les «casseurs». Mais le recours à ce terme ne pose-t-il pas plus de questions qu’il n’apporte de réponses?

Le sociologue Paolo Stuppia (Centre Européen de Sociologie et de Science Politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) revient sur la situation inédite à laquelle ont été confrontées différentes villes dans toute la France, et la complexité de mouvements conjuguant la mobilité de groupes aux motivations floues avec l’extrême agilité des réseaux sociaux.

Propos recueillis par Aurélie Djavadi.

Les scènes de pillage auxquelles on a assisté en marge des manifestations du 17 octobre sont-elles inédites?

Paolo Stuppia : Ce qui peut être inédit, c’est l’ampleur des destructions de biens privés et du vol de marchandises. Il faut bien voir néanmoins que toutes les personnes qui ont pillé n’étaient pas forcément structurées dans des groupes identifiables, du moins politiquement.

En effet, comme l’ont souligné en 2021 le politiste Xavier Crettiez, la sociologue Isabelle Sommier et l’historien François Audigier dans l’ouvrage collectif Violences politiques en France, les cibles d’une action violente à laquelle on attribue un sens politique peuvent être déterminées à la fois par des contraintes techniques et par la culture militante des personnes impliquées.

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Rappelons que, dans l’Italie des années 1970, des militants autonomes parlaient d’«autoréduction» (le fait de se réapproprier un bien, un service jugé essentiel). Les maoïstes en France parlaient de «réappropriation prolétarienne», la plus fameuse de ces actions restant celle du casse de l’épicerie Fauchon, place de la Madeleine, en mai 1970, où des marchandises avaient été redistribuées dans des bidonvilles et des foyers de travailleurs.

Or, l’ensemble des pillages du 17 octobre revêtent-ils un sens politique? Même si on ne dispose pas de tous les éléments concernant le profil des personnes interpellées, les vidéos postées sur les réseaux sociaux ou la remise en vente sur des sites en ligne de certaines marchandises semblent contredire cette vision.

Ce n’est pas pour autant qu’au moins une partie des cibles ait été choisie au hasard: pour certaines d’entre elles, il s’agit de symboles du capitalisme, comme les magasins de luxe, les assurances, les banques, les multinationales. Et puis il y a eu un certain nombre d’enseignes plus localisées, de petits magasins, des magasins de jouets ou de jeux vidéo par exemple, qui sont rarement visés par ce type d’actions.

Si, depuis le mouvement altermondialiste notamment, on voyait apparaître une violence contre les biens plutôt dirigée vers les symboles du capitalisme et en particulier les multinationales, ce phénomène va de pair avec des actions spontanées de groupes sans affiliation politique, qui viennent dans la manifestation pour «se servir» en quelque sorte, sans qu’on puisse dire si c’est une simple pratique de défoulement ou bien s’il y a un but redistributif par derrière – ce week-end, on a assisté à quelques scènes de redistribution, par exemple de nourriture à des personnes sans abris.

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Que sait-on des profils des «casseurs»? À partir de quand cette figure est-elle apparue dans les manifestations et les discours médiatiques?

Historiquement, le premier article de recherche sur le phénomène des «casseurs» vient de la sociologue Gwenola Ricordeau. Dans les années 1990, par exemple lors du mouvement étudiant et lycéen de 1998, elle avait remarqué que des jeunes venaient dans les manifestations pour commettre des actes de dégradation ou dépouiller des personnes sans partager les revendications du mouvement. Ils venaient par opportunisme, mais aussi pour remettre en question la monotonie du quotidien.

Le fait de disqualifier des personnes en les désignant comme des «casseurs» nous ramène plutôt, donc, à des phénomènes de type émeutier, avec ou sans «dépouille», qui s’inscrivent dans la continuité des «révoltes de banlieue» ou d’«émeutes de cité» qui se sont progressivement développées dans les quartiers populaires depuis la deuxième moitié des années 1970.

Comme nous l’avons montré avec la sociologue Valérie Becquet dans notre ouvrage Géopolitique de la jeunesse, il s’agit d’un ensemble de désignations péjoratives et disqualifiantes à l’égard d’une «jeunesse dangereuse».

Le terme de «casseur», à côté de la disqualification «racaille», a par exemple trouvé un large écho dans le langage médiatique à l’occasion des émeutes de 2005 pour désigner un lumpenproletariat de jeunes qui s’attaquent à la fois aux forces de l’ordre, à des biens privés et à un certain nombre de services publics et de biens publics comme le mobilier urbain, mais en enlevant toute signification politique à leurs actions.

Si on se réfère à la théorie de l’étiquetage, on comprend donc que le terme de «casseurs» a à voir avec le stigmate auquel ces jeunes des quartiers populaires sont associés.

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Mais il peut y avoir un deuxième sens aussi : les phénomènes dans lesquels la mouvance autonome s’implique, des scènes de casse et de violence contre des biens voire des personnes. Or, d’abord, il faut noter que cette mouvance a historiquement coutume de revendiquer les actions commises. Ensuite, elle peut revendiquer le stigmate de «casseur» dans le but de mieux le retourner, avec parfois de l’autodérision.

En 2006, lors des manifestations contre le contrat première embauche (CPE), il y a eu des tensions entre ceux qui disaient «On n’est pas des casseurs» ou «On ne veut pas de casseurs», d’autres qui disaient «C’est eux – le gouvernement, le patronat… – les casseurs».

Et c’est dans ce contexte qu’est apparue à Rennes (Ille-et-Vilaine) une banderole qu’on a vu se déplacer à Paris, revendiquant «Nous sommes tous des casseurs», comme pour assumer un terme historiquement flou, recouvrant des réalités différentes, convié régulièrement par les médias à chaque mouvement social, ces trente dernières années.

C’est un peu comme l’expression «black bloc»: parler de «casseurs» revient à désigner ceux qui ont recours à une technique, disqualifiée et suscitant aussi une certaine inquiétude dans une partie de l’opinion, mais la désignation est très floue et facilement instrumentalisée.

France, Mélenchon, Macron, Le Pen
Le chef de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon. Le président de la république française, Emmanuel Macron. La cheffe du Rassemblement national, Marine Le Pen.

Comment les réseaux changent-ils la donne pour les forces de l’ordre?

Là encore, il y a une différence très claire entre des mouvances plutôt structurées, même de façon informelle, et une utilisation beaucoup plus spontanée des réseaux en vue de se mettre en scène, avec des jeunes, très jeunes, qui se filment par exemple avec des maillots de foot en sortant de boutiques à côté de la place de la République.

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On est face à une génération qui fait preuve d’une agilité numérique certaine. Il y a une multiplication de plateformes. Avec les Gilets jaunes, on utilisait encore en très grande partie les outils qui étaient issus de l’Internet des années 2000, que ça soit Instagram, Facebook, un peu de messagerie, mais pas tant que ça, Twitter aussi.

Là, c’est une nouvelle vague de réseaux sociaux qui est mobilisée, avec des outils conçus pour amoindrir aussi, pour certains, le contrôle – comme sur Snapchat ou Telegram, où les contenus sont extrêmement éphémères.

La question serait alors: comment s’adapter à ces nouveaux emplois des réseaux sociaux? Il y a aussi le phénomène des boucles, difficiles à infiltrer, avec des personnes très mobiles qui apportent un soutien en temps réel aux personnes impliquées dans les mouvements, de façon plutôt confidentielle. Une des hypothèses serait que les forces de l’ordre sont un peu démunies face à la situation.

Il y a une rapidité dans l’échange d’informations, plusieurs niveaux de conversations, avec des salles publiques, des salles privées, des groupes plus ou moins restreints.

Ces échanges en temps réel sont beaucoup plus difficiles à appréhender. Au-delà de la disparition rapide des messages, sur Snapchat par exemple, il faut tenir compte de tout un ensemble de paramètres propres à cet univers: les profils sont dotés de scores liés à l’activité de la personne, une personne qui s’infiltre est donc presque tout de suite repérable.

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La combinaison entre l’agilité extrême permise par les réseaux et la mobilité des manifestants est très difficile à contrôler. On peut renvoyer, d’ailleurs, aux mouvements de jeunesse à Hong Kong en 2019-2020 qui ont donné bien du mal aux autorités, alors même qu’il s’agit d’une police avec un gouvernement de tutelle qu’on peut quand même qualifier d’autoritaire.

Même eux avaient peiné à contrôler ces groupes de jeunes manifestants qui se déplaçaient sur les réseaux, avec des actions éclatées, avec dix personnes à un endroit, dix à un autre et des dispersions rapides. On peut se demander dans quelle mesure il y a un retard dans le renseignement. Mais ça, ce sera à la commission d’enquête parlementaire de l’établir.

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