2008: La patate a la pêche

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Publié 19/02/2008 par Gabriel Racle

«Notant que la pomme de terre est un aliment de base pour toute la population mondiale et souhaitant appeler l’attention de la communauté internationale sur le fait que la pomme de terre peut contribuer largement à assurer la sécurité alimentaire et à atténuer la pauvreté», la Conférence de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture) demandait le 25 novembre 2005 que l’ONU déclare l’année 2008 Année internationale de la pomme de terre. Et le 22 décembre 2005, l’Assemblée générale de l’ONU donnait suite à cette recommandation.

La pomme de terre est la quatrième culture vivrière du monde, après le maïs, le blé et le riz. Riche en glucides, elle a la plus haute teneur en protéines de toute la famille des racines et tubercules. Elle est également très riche en vitamine C et offre un cinquième des apports quotidiens recommandés de potassium. Elle produit davantage de nourriture nutritive sur moins de terres et dans des climats plus rudes que toute autre grande culture – 85 % de la plante est humainement comestible, contre environ 50 % pour les céréales.

Cette année est donc l’occasion de la faire découvrir aux plus jeunes. L’aventure de la pomme de terre, un petit livre d’une trentaine de pages, merveilleusement illustré, publié par les éditions Gallimard à un prix modique, dans la collection Découverte Benjamin, qui s’adresse «aux enfants qui lisent tout seuls», peut aider parents et enseignants à le faire. On y trouve même des recettes simples, l’amusante patatogravure et un résumé de l’histoire de ce tubercule.

Et c’est au Pérou, qui avait proposé la résolution onusienne, que la culture de la pomme de terre a commencé il y a «8 000 à 10 000 ans», selon Carlos Ochoa du Centro Internacional de la Papa (CIP), situé à Lima. On en a trouvé trace sur des poteries vieilles de quelques milliers d’années. Sa culture s’est progressivement étendue dans le nord de l’Amérique latine actuelle, sous le nom de «papa», toujours utilisé.

Au XVIe siècle, les conquistadors espagnols qui ont dévasté et dépouillé ces régions, y ont trouvé de nombreux trésors mais aussi des richesses agricoles: cacao, maïs, haricots, lupins, tomates, courges, coton, tabac et la papa, mais bien après l’arrivée de Christophe Colomb, parce que cette dernière plante poussait en haute altitude, dans les Andes. Pedro de Cieza de León mentionne dans son livre, Crónica del Perú, publié à Séville en 1553, que les Espagnols ont vu des papas pour la première fois en 1537.

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L’histoire de la diffusion de la pomme de terre en Europe et en Amérique du Nord donne lieu à des rapports divergents des historiens, à des légendes et des erreurs. Pour le CIP, on ne sait ni par qui ni quand la papa a gagné l’Europe, dans la deuxième moitié du XVIe siècle.

On la trouve mentionnée dans des documents aux îles Canaries en 1565 et à Séville en 1573. Le roi Philippe II en aurait envoyé au pape, peut-être à cause du nom. On sait que Philippe de Sivry, gouverneur de la ville de Mons (Belgique actuelle), dans les Pays-Bas espagnols, a reçu d’un légat pontifical des papas sous le nom de Taratouffli (truffes de terre), par assimilation à la truffe déjà connue des Romains.

En 1588, il en a envoyé deux au célèbre botaniste Carolus Clusius, Charles de l’Escluse, directeur du jardin botanique de Vienne, qui en a donné une description dans son Rariorum Plantarum Historia et a contribué à sa diffusion dans le Saint empire romain germanique. Avec peut-être la contribution de soldats castillans, guerroyant en Westphalie pendant la guerre de Trente Ans, qui en transportaient pour eux et leurs chevaux, en cas de nécessité.

En Europe, le tubercule a rencontré des résistances associées à d’étranges superstitions. Il aurait rendu la peau ridée et grumeleuse, comme la sienne. Une femme enceinte qui en mangeait risquait d’accoucher d’un bébé ayant une grosse tête. En avoir un morceau dans sa poche protégeait du rhumatisme et de l’eczéma.

En France, même si la plante s’y trouvait en quelques régions dès 1540, ce n’est qu’au XVIIIe siècle que, par quelques astuces, Antoine Parmentier, de retour de sa captivité en Westphalie durant la guerre de Sept Ans, en a répandu la culture et la consommation.

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Au Canada, la pomme de terre a probablement été introduite à partir de la Virginie. Vers 1620, le gouverneur des Bermudes, Nathaniel Butler, a envoyé au gouverneur de la Virginie, Francis Wyatt, deux coffres de cèdre remplis de pommes de terre et d’autres légumes, provenant d’Angleterre.

La pomme de terre était cultivée au milieu du XVIIe siècle au Canada, sauf par les Canadiens français. Dans La vie quotidienne des habitants. 1608-1760, Jacques Lacourcière cite le témoignage du savant suédois Pehr Kahn qui visitait alors la vallée du Saint-Laurent.

Il constate qu’il n’y a, dans les potagers, «aucune espèce de pomme de terre». «Quand j’ai demandé aux gens pourquoi ils n’en avaient pas, on m’a répondu qu’on n’appréciait aucune des deux espèces (pomme de terre et patate douce); les Français se moquent des Anglais qui les trouvent à leur goût.» Les choses ont bien changé depuis et le Canada est le 12e producteur mondial de pommes de terre.

Mais d’où vient ce mot? Les taratouffli des origines ont donné toute une série d’adaptation en diverses langues, comme tartouffle et cartoufle en français, kartoffel en allemand, kartof en bulgare, tartifula en italien dialectal (d’où dérive tartiflette, un plat à base de pommes de terre), etc. Par confusion avec une autre plante d’Amérique du Sud, dénommée batata en arawak, la patate douce, Ipomea batatas, on a patata en espagnol et en italien, potato en anglais, patate en français, patates en grec.

Quant au mot pomme de terre (pomme remplaçant truffe), on le retrouve chez le naturaliste et homme de science Duhamel du Monceau (1700-1782) vers 1760, peut-être dans son Traité de la culture des terres (6 volumes, 1751-1761).

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Voilà bien toute une histoire pour une simple pomme de terre.

Auteur

  • Gabriel Racle

    Trente années de collaboration avec L'Express. Spécialisé en communication, psychocommunication, suggestologie, suggestopédie, rythmes biologiques, littérature française et domaine artistique. Auteur de très nombreux articles et d'une vingtaine de livres dont le dernier, «Des héros et leurs épopées», date de décembre 2015.

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