Urbain Desbois: comme un arbre dans la ville

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Publié 22/05/2007 par Dominique Denis

Il semble de plus en plus difficile, en matière de chanson, de trouver des modes ou des avenues d’expression inexplorés. Ceux qui parviennent encore à nous surprendre le font de deux façons différentes: soit par le biais de la langue (métaphores, onomatopées, calembours), soit par le biais du regard, c’est-à-dire en présentant une situation familière sous une perspective inédite, comme un photographe focalisant sur un élément d’apparence anodine, mais qui nous permet de mieux comprendre l’ensemble du tableau.

Hurluberlu sympathique et surdoué, Urbain Desbois (de son vrai nom Luc Bonin, ce qui explique sans doute le pseudonyme) est un des rares à maîtriser les deux techniques. La gravité me pèse (Audiogram) multiplie les trouvailles tantôt rigolotes, tantôt touchantes, qui ne sont pas sans évoquer l’univers de Dick Annegarn. Musicalement, le bougre tutoie Beck et Thomas Fersen, et vouvoie même les Beatles sur le plan de la palette sonore.

D’entrée de jeu, Urbain désarme l’éventuel critique avec une confession de futilité faussement naïve (Mes chansons ne servent à rien) pour ensuite s’effacer derrière ses propres mots («Je ne veux pas être un poète/J’aimerais mieux être un poème»), le temps d’une de ces rares chansons qui renouvellent le discours amoureux.

Pour le reste, Urbain se permet une foule de métamorphoses aussi improbables que réjouissantes: tantôt rejeton végétarien d’une famille de cannibales, tantôt réincarné sous la forme d’un joli foulard vert à carreaux, il nous rappelle qu’au pays des refrains, le plaisir est souvent proportionnel à la surprise.

Papillon poids lourd

Quand on pense qu’il nous a jadis donné Offenbach, Corbeau et Aut’Chose, le Québec d’aujourd’hui produit relativement peu de disques auxquels on pourrait coller, en toute confiance, l’étiquette «100 % rock and roll». Vous me direz qu’il nous reste Daniel Boucher, Les Chiens, Éric Lapointe (et je vous concède même les Respectables), mais on a l’impression que chez eux, le rock and roll est un langage stylistique choisi parmi tant d’autres, plutôt que l’expression d’un besoin viscéral de casser la baraque.

Et voilà que déboule Papillon et Pop Rop (Sphere Music/Dep), puissant concentré de rock’n roll attitude (pour employer l’expression chère à Johnny) et d’attitude tout court: baveux, macho, arrogant, le jeune rockeur s’amuse à tirer sur tout ce qui bouge, à commencer par l’hégémonie du politically correct, comme en témoigne le ravissant Câlisse, où il revendique son appartenance au clan de ceux pour qui la fureur de vivre s’exprime en roulant la pédale au plancher, le volume au max et un quarante onces de fort entre les cuisses.

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S’inspirant à parts égales des Stones (le blues en moins) et de Lucien Francœur (la poésie en moins), Papillon réussit quand même à faire mouche en accouchant du type d’album dont l’énergie nous fait pardonner ses nombreuses indulgences, et dont on ne se demande pas «est-ce que c’est bon?», mais plutôt «est-ce que ça marche?». Et dans le cas qui nous intéresse, même ceux qui sont réfractaires au genre – ou au personnage – seront bien obligés de répondre par l’affirmative.

Du rock’n roll dans le rétro

Dans l’univers de Robert Lavoie, les bagnoles affichent fièrement leurs pare-chocs chromés et consomment beaucoup. Les femmes aussi, probablement. Autant dire que l’homme au pompadour sculpté et au riffs de guitare assassins baigne dans une éternelle adolescence, qui est aussi celle d’une Amérique qui trouvait dans la danse (jitterbug, mambo, twist, rock and roll, selon les saisons) la double expression de son innocence et de sa libido. Et son Cat Scat Band à haute teneur en cuivres lui offre les moyens d’aller au bout de sa folie nostalgique.

Il serait futile de chercher dans la douzaine de titres de Johnny Blade (Rebel Music) une quelconque trace d’innovation par rapport aux modèles établis, encore moins de ces belles trouvailles d’écriture qui caractérisent le répertoire d’Eddy Mitchell, mais le mérite de ce premier album est ailleurs: dans l’énergie, bien sûr, qui ne fléchit pas un instant, mais aussi dans cette juxtaposition inspirée du swing à la Gene Krupa (la pulsion tribale de À toi pour toujours est piquée au classique Sing Sing Sing que Gene martelait derrière Benny Goodman), des slows instrumentaux sortis tout droit du répertoire des Shadows (ou des Jaguars, si vous préférez les références québécoises), et de rockabilly frénétique, façon Link Wray et Robert Gordon, lequel donne à Lavoie l’occasion de manier sa six cordes comme d’autres leur six coups.

Génial? N’exagérons rien. Mais on tient là le genre de cocktail intoxicant qui permet à Lavoie d’annoncer, sur la pochette de Johnny Blade, que «… la dépendance à ce disque croît avec l’écoute». Comme accoutumance, il y a pire, non?

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