Une politique des civilisations


1 avril 2008 à 13h43

Le 31 décembre, lors de la présentation de ses vœux aux Français, le président Nicolas Sarkozy fait cette déclaration: «Depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion, restant à l’écart des causes réelles de nos maux qui sont souvent plus profondes. J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation.» Et après quelques explications il ajoute: «C’est ce que nous voulons faire partout dans le monde pour redonner de l’espoir à ceux qui n’en ont plus.» Cette politique pourrait-elle aussi nous intéresser? Mais, de quoi s’agit-il?

Le président français a emprunté le concept au sociologue et penseur Edgar Morin. En 1997, il publie avec un autre auteur Une politique de civilisation (Arlea), puis, en 2002, un petit livre Pour une politique de civilisation (Arlea, 80 p.), qui est un chapitre extrait du livre précédent, réédité en janvier 2008 grâce à la publicité présidentielle.

Comme le précise Edgar Morin dans un entretien au journal Le Monde (janvier 2008): «Il faut distinguer culture et civilisation. La culture est l’ensemble des croyances, des valeurs propres à une communauté particulière. La civilisation, c’est ce qui peut être transmis d’une communauté à une autre: les techniques, les savoirs, la science, etc. Par exemple la civilisation occidentale dont je parle, qui s’est du reste mondialisée, est une civilisation qui se définit par l’ensemble des développements de la science, de la technique, de l’économie.»

Edgar Morin brosse un tableau de cette civilisation, de ses «innombrables effets positifs – démocratie, droits de l’homme, individualisme, progrès scientifique et technique – mais également des effets négatifs de plus en plus importants, voire prépondérants». «Il s’agit des déficiences et des carences de notre civilisation, et par là-même, il s’agit de nos besoins et de nos aspirations, qui ne sont pas seulement monétaires», écrit-il. Cette précision est importante, c’est en quelque sorte une clé pour comprendre la politique de civilisation.

Voici quelques exemples de cette dégradation de nos sociétés. L’individualisme, un acquis de la civilisation occidentale, s’accompagne de solitude, d’égocentrisme, de manque de solidarité. La technique, libératrice d’énergie humaine, entraîne un asservissement à la logique quantitative de la machine; l’industrie provoque pollution et dégradation de la biosphère; la science n’est pas que source de bienfaits, elle comporte aussi les dangers atomiques ou les manipulations génétiques; le mythe du progrès, qui rendrait demain meilleur qu’aujourd’hui, s’est effondré, non «que tout progrès soit impossible, mais il n’est pas automatique car il comporte des régressions de tous ordres. Il nous faut reconnaître aujourd’hui que la civilisation industrielle, technique et scientifique crée autant de problèmes qu’elle en résout». (Entretien, 1997) Tous ces phénomènes de dégradation viennent de ce que la quantité, le «plus», l’emporte sur le mieux. D’où la nécessité d’une réforme de civilisation.

Edgar Morin constate aussi une dissolution des solidarités traditionnelles, un affaiblissement des responsabilités envers autrui, l’égocentrisme et la place croissante de l’État «assistantiel», avec une aggravation des solitudes. «Aussi un mal-être se développe avec le bien-être… Les problèmes de la jeunesse et de la vieillesse le révèlent d’une manière intensifiée.» L’adolescence est un révélateur de cette situation, car «l’adolescent est le maillon faible de la société». Et l’on peut se demander si la récente série de pendaisons d’adolescents et de jeunes adultes de Bridgend, au pays de Galles, ou les 113 suicides de jeunes de 15 à 24 ans, au Québec, en 2006, n’illustrent pas ces propos.

L’auteur admet qu’il «est difficile de prendre conscience du problème de civilisation, et plus encore de le poser en termes politiques». S’y opposent les certitudes acquises du caractère positif de notre civilisation, de la marche irrésistible du progrès, la perception parcellaire des problèmes, perçus séparément (chômage, économie, drogue, violence, etc.), ce qui empêche une vue d’ensemble, et le fait «que tout problème de politique de civilisation se dissout dans la conception qui réduit la politique à l’économique».

«La politique de civilisation vise à remettre l’homme au centre de la politique, en tant que fin et moyen, et à promouvoir le bien-vivre au lieu du bien-être.» Autrement dit, cette politique est une «politique de l’homme», multidimensionnelle, «car tous les problèmes humains ont une dimension politique». Ce qui n’entraîne pas la disparition de la politique classique dans la politique de civilisation, mais vise à rattacher la politique de civilisation aux problèmes classiques du gouvernement.

La politique de civilisation comporte plusieurs volets. Une politique de solidarité. «Une société ne peut progresser en complexité que si elle progresse en solidarité.» Une politique de qualité de la vie, apportant un bien-être existentiel et pas uniquement matériel. Un volet de ressourcement et de réenracinement, nécessaires pour réagir à la normalisation qui tendent à faire disparaître les diversités culturelles et perdre les racines.

Une politique de régénération, pour réhumaniser les agglomérations urbaines et lutter contre l’exode rural. La qualité doit l’emporter sur la quantité et le mot d’ordre de la consommation dans une politique de civilisation est «moins mais mieux», qui va à «l’encontre de la formidable machine à consommer animée par le profit». Une politique de l’emploi: éco-emplois, emplois de solidarité, emplois de convivialité «pour la régénération de notre tissu humain, social et culturel, pour la qualité de la vie dans notre société».

«L’idée nouvelle de la politique de civilisation est de faire en sorte que la puissance publique crée les structures pour que les bonnes volontés qui ne parviennent pas à s’exprimer, les pulsions créatives solidaires trouvent pleinement leur emploi. On incite, on encourage, on donne les moyens pour démarrer.» «Il faut passer d’une civilisation quantitative à une civilisation qualitative, s’orienter vers le mieux et non le plus… une politique de civilisation ne doit pas être hypnotisée par la croissance.»

Ces quelques extraits des déclarations et des écrits d’Edgar Morin donnent un aperçu de sa politique de civilisation. Il faut lire son petit livre pour s’en faire une idée complète. Les acteurs de la scène politique fédérale ou provinciale, du côté du gouvernement ou de l’opposition, devraient en prendre connaissance pour nourrir leur réflexion politique. Et toutes les personnes qui se préoccupent des orientations de notre société tireraient avantage à lire ce petit livre, peu onéreux, pour influer sur la politique préconisée par nos gouvernements. Tout le monde ne peut qu’y gagner.

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