Un réveillon sauvé de justesse

CONTE DE NOËL

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ll allait neiger à Jérusalem. Marie suggéra de descendre dans la plaine, où on passerait Noël au chaud, dans ce qu’ils appelaient fièrement «leur maison de campagne».


Joseph, bon menuisier, l’avait bien retapée cette étable de Bethléem. Il l’avait désinfectée, désodorisé à l’encens laissé par Melchior, avait refait la charpente, la toiture, installé des toilettes, une grande salle d’eau, où Jésus venait prendre sa douche quand il descendait de Là-Haut, pour une petite visite.


Le Père n’avait jamais voulu moderniser, de crainte du péché. Si bien que Jésus était ravi des weekends passés chez Papa et Maman terrestres. Eux, ils enfourchaient leur bourricot, si peu vieilli, et étaient vite arrivés.


Marie lisait là, sans se cacher, des journaux subversifs, comme L’Express de Toronto et Le Canard Enchaîné. Parfois même Charlie Hebdo, que les cousins arabes n’aimaient guère. Jésus l’avait abonnée aussi au québécois Cité Laïque.


Mais elle revenait toujours à sa passion, la broderie au point de croix, qui lui rappelait des jours héroïques. Marie aimait bien inviter de temps à autres d’anciens apôtres, des saints de passage ou même des saintes femmes, dévergondées repenties. Elle avait exclu les anges et les archanges qui étaient trop bruyants avec leurs trompettes.


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Marie n’avait jamais su faire la cuisine, mais quand Jésus était là, il l’aidait d’un clin d’œil, redonnant fraîcheur aux plus fanés des légumes du désert.


Quand ils se rencontraient, l’essentiel était de se raconter la Bible et le Nouveau Testament, qui sont de la vraie littérature, avec ce qu’il faut de sel en mensonges et invraisemblances. À leur âge, on n’est pas dupe, et ils avaient de franches parties de rigolades avec les livres saints et les blagues de Jésus, marchant sur les eaux et autres trucs de passe-passe. Ils commentaient les tristes farces du Père: tremblement de terre, éruptions volcaniques, typhons, tsunamis et tutti quanti.


Ce soir-là (24 décembre 2011), Joseph donne un coup de fil à son fils: Ta mère s’ennuie. Descends vite. Amène de la compagnie, si tu veux. On va faire réveillon!


OK, dit Jésus. Pas de problème. Génial.


Et il était déjà arrivé. Embrassade de Maman. Réjouie, mais tout à coup désemparée. L’heure est tardive, le supermarché fermé. Heureusement, le boucher et le boulanger ne sont pas encore passés. Elle pense à un petit pâté, un gigot rôti et une belle bûche de Noël.


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Elle sait qu’elle pourrait demander un miracle à son fils. Mais, depuis quelque temps, il les rate tous quand on le regarde. L’histoire des noces de Cana lui est restée en travers de la gorge, avec tant de pain rassis et de mauvais vin. Saint Paul, Saint Frusquin et même Saint Glinglin, l’avaient beaucoup critiqué.


La première convive fait une entrée fracassante. Manteau de fourrure de La Baie, maquillage outrageux de chez Dior, collier et bracelets de chez Cartier, c’est Marie-Madeleine. Étreinte avec Jésus. Bon. Bon. Marie ne peut s’empêcher de lui glisser à l’oreille, en araméen, un réprobateur: Tulawadontoujou! Ynrépondipa-maristu.


Deux anciens Rois Mages qui étaient devenus bons amis, arrivèrent à leur tour: on passait, on est venu prendre un pot. Sans alcool, bien sûr, font-ils, avec un gros clin d’œil. Entrez, entrez! Mais vous allez bien réveillonner avec nous! s’exclame Marie. Jésus sera si content de vous voir. Ils opinent allégrement. Ce sont de bonnes fourchettes.


Marie souffre de voir son fils toujours habillé en hippie, comme dans les Gags québécois (20 h 30 sur la 44) où il joue le prophète en haillon, montant au Ciel. Mais il reste allergique au complet cravate de l’attaché culturel, qui a son couvert toujours mis à la table virginale.


Pourtant, le gros souci n’est pas celui-là, maintenant. Car toujours pas de boucher, pas de boulanger! À cette heure tardive, ils ne passeront pas. Marie, affolée, se risque alors à demander à Jésus de sauver la situation. Tu peux bien faire un miracle, ce soir, mon petit Jésus. On a des invités et rien à leur offrir.


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J’en ai mare des miracles et de tes invités en faux col et en robe du soir, s’emporte le fils, ajoutant inconsidérément: «Tu crois encore au Père Noël!»


Un terrible coup de tonnerre et des bruits de tsunami éclatent dans le désert, devant la porte, qui s’ouvre toute grande. C’est lui, le Père Noël, qui n’aura pas été invoqué en vain par le fils de Dieu! Il a tout entendu, ce noble vieillard du Pôle Nord. Il connaît les désirs des humains depuis des siècles. Il n’a pas résisté à venir donner un coup de main à un collègue en difficultés.


Ayant salué de Ho-Ho-HO toute la compagnie à la ronde, il va à son traîneau où sont attelés des charibous – croisement de caribous et de chameaux – adaptés aux voyages Pôle Nord-Moyen-Orient.


Il sort son sac du traîneau et va le vider sur la table de la salle à manger: un foie gras truffé, cadeau du Père Igor; un gigot, rôti à la broche par la Mère Noëlle; des pommes sautées, de la même main; une laitue romaine, cadeau du Pape; la bûche de Noël, don des bûcherons du Cana-da et non de Cana tout court.


Il est sûr de son effet, mais glose un peu sur les mérites de son épouse, restée seule, là-haut, avec une sale grippe. Ne pas s’inquiéter de la température du gigot. Chemin faisant, le Père Noël l’a entouré d’étoiles encore chaudes. La bûche est conservée dans un bloc, venu de la banquise canadienne.


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Tout le monde applaudit, comme dans les contes, quand ça finit bien. Il allait partir. Mais il avait encore dans son sac une bouteille de vin cana-dien, pour rappeler le bouquet de celui des Noces de Cana. À boire un autre jour.


Pour commencer, pas de champagne, mais un Crémant de Vouvray, un autre de Bourgueil. Avec le gigot, il faudra goûter le Chateauneuf-du-Pape, cadeau de l’ancien Saint-Père. (L’actuel, lui, préfère la bière!) En guise de digestif, un petit cognac pour les messieurs – Jésus adore – et un Grand Marnier, pour les dames – Marie en raffole.


Le Père Noël reparti, la fête continue de plus belle. Des anges sont arrivés, sans trompettes ni tambour, mais avec des clarinettes, et des flûtes au son de velours. Jésus a sorti sa guitare. Et tous les cantiques un peu paillards y passent, sans oublier, au moment opportun le fameux: «Le voici l’agneau si doux!». Marie-Madeleine en connaît de plus salés encore.


Marie ne peut s’empêcher de dire à Jésus: Ne bois pas trop. La remontée est longue et si on t’arrête pour excès de vitesse, tu ne vas pas dire, comme tout le monde, que c’est la faute au Père Noël!


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Pierre Léon a été enfant de chœur. Il est l’auteur de Le pied de Dieu, Toronto, GREF, 2003.

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