Tout le monde le fait!

Quoi de neuf dans la société? (deuxième partie)

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Mes ados ne sont pas intéressés par les tatouages pour la seule raison qu’ils semblent avoir hérité de mon gène de la poule mouillée. Mais je connais plusieurs parents qui sont à bout d’arguments pour dissuader leurs jeunes de se faire tatouer dès qu’ils atteindront l’âge légal de 18 ans. Pour ces parents, un tatouage est le stigmate marginal des mauvaises graines. Pour ces jeunes, c’est un acte un peu rebelle qu’ils cacheront quelque temps à leurs parents, mais surtout, qui les marquera de façon unique. Cependant, il n’y a qu’à faire un petit tour sur les plages pour voir tous ces jeunes qui arborent leur «marque unique». (Vous avez remarqué le nombre de tatoués lors de la Coupe du monde de soccer?) Comment expliquer que l’ironie de la situation ne semble pas les toucher? «Parce que l’individualité est le nouveau conformisme», nous explique le Torontois Hal Niedzviecki dans son livre Hello, I’m Special.

Le moment déclencheur ayant poussé l’auteur à écrire Hello, I’m Special est hilarant.

Pour ses 30 ans, ses parents lui ont donné une carte Hallmark affichant la photo d’une foule maussade d’hommes vêtus de complets gris avec chapeaux et imperméables, accompagnée du message «Conformité: au fier service des gens massivement ennuyants depuis le début des temps».

À l’intérieur, on y lisait: «Joyeux anniversaire à un non-conformiste».

Pour ses 31 ans, ils étaient tout fiers d’avoir dégoté une autre carte tout aussi pertinente pour leur grand garçon. On y voyait cette fois-ci la peinture d’un paysage aux arbres bleus et au soleil mauve sur laquelle on pouvait lire: «Le réel défi est de savoir rester toi-même dans un monde qui cherche à te rendre pareil aux autres». «Joyeux anniversaire, t’es unique en ton genre!»

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Unique en son genre

Ce fut une révélation pour Niedzviecki. On produisait maintenant en masse des cartes pour célébrer les non-conformistes. Sa forme de rébellion était sanctionnée par Hallmark! Tout un choc pour un gars qui s’était toujours défini comme un libre-penseur qui remet en question les idées préconçues.

À mes yeux, Hello I’m Special, publié en 2004, est justement la réaction d’un jeune auteur sous le choc, qui se remet peu à peu de ses émotions en essayant de mieux comprendre comment il s’est laissé prendre au jeu égotique de se croire si unique. À en juger par les critiques négatives de son livre sur amazon.com, de nombreux lecteurs n’en ont pas fait la même lecture que moi. Je soupçonne que la majorité d’entre eux ne sont pas des parents témoins de l’impact de la culture pop (et les illusions qu’elle véhicule) sur leurs ados.

Le rêve américain

Selon un sondage administré auprès de 800 collèges et universités du monde entier en 2000 par la firme Ernst & Young Global, 76% des étudiants interviewés s’attendaient à devenir millionnaires dans leur vie (5% pensant qu’ils atteindront leur but dans la vingtaine, 17% dans la trentaine, 30% dans la quarantaine, 19% dans la cinquantaine et 5% dans la soixantaine).

Dans les faits, il y aurait environ 10 millions de millionnaires (valeur individuelle excluant la valeur de leur résidence principale, en dollars US) dans le monde. Sur une population de 6.88 milliards, ça donne un rapport de .15% (pas 15%). En 2009, on comptait 7.8 millions de millionnaires aux États-Unis, soit 2.5% de la population américaine. On est loin du 75% de collégiens futurs millionnaires!

Le rêve américain est plus fort que jamais. Il va de pair avec le culte voué à l’estime de soi en Amérique du Nord depuis les années 60 et dans lequel nous sommes tous tombés quand nous étions petits.

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C’est ce rêve qui détermine l’idéologie du nouveau conformisme dont parle Hal Niedzviecki, proclamant que tout le monde peut et doit se distinguer de la masse, en étant plus que soi-même, pour atteindre la célébrité, le succès et le bonheur auxquels il a droit.

Tout le monde est une star

Le message de la culture pop est toujours celui du triomphe de la personne ordinaire qui, en suivant sa passion et contre toutes les attentes, bat le système à son propre jeu et réussit, tout en conservant ce côté simple qui laisse croire que «ça-pourrait-m’arriver-à-moi-aussi».

Il y a:
les rappeurs (et tous leurs vidéos saturés de voitures de luxe, filles glam, argent et bijoux);
toute l’écurie d’émissions du genre Disney (avec les personnages principaux qui ont moins d’argent que les autres, qui sont moins beaux, qui sont trop intelligents pour être cools);
le genre d’invités privilégiés dans les «talk shows» avec leur combo célébrité suivi de la madame-tout-le-monde-qui-a-créé-une-fondation-pour (mettre ici la cause de votre choix);
les «shows réalité» (dans lesquels les gens font semblant d’oublier la présence de la caméra tout en nous présentant leur meilleur profil);
l’incontournable Justin Bieber (plus ils sont jeunes et plus ça fait rêver… ou pleurer, selon notre âge), etc.

L’auteur est allé au coeur même de la culture pop: dans la file d’attente des 10 000 participants âgés de 16 à 26 ans lors des auditions régionales de Canadian Idol à Toronto en 2003. Peu importe l’âge, l’ethnie ou de quelle partie de l’Ontario ils arrivaient, tous les jeunes aspirants qu’il a interviewés lui disaient la même chose. Ils croyaient avoir une bonne chance d’être sélectionnés; ils avaient tout ce qu’il faut pour devenir célèbre.

Comment pensaient-ils se distinguer des 10 000 autres dans la compétiton?, leur demandait le journaliste. Par le fait qu’ils veulent réussir plus que les autres et parce que c’est leur réelle passion et leur rêve de toujours.

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Avez-vous déjà eu l’occasion de voir les pires auditions de ce genre d’émissions qui se donnent pour mission de créer des stars? Je vous invite à googler les pires auditions de Star Académie pour vous faire une idée de la mort de l’auto-critique. C’est tout simplement mortifiant!

Puis, afin de vous convaincre que le phénomène englobe la planète, googlez Worst American Idols Auditions, Worst Dutch Auditions, Worst Greek Auditions, Worst Bulgarian Auditions, Worst Australian Auditions, Worst Vietnam Auditions (liens trouvés en moins de cinq minutes de recherche sur l’Internet).

Vivre à fond

Je faisais récemment un compte-rendu du livre The Dumbest Generation dans lequel l’auteur se désole du fait que, de façon générale, les jeunes de 30 ans ou moins se sont refermés sur eux-mêmes et ne sont pas intéressés à participer aux grands débats publics.

Dans Hello, I’m Special, j’ai trouvé une hypothèse réellement satisfaisante pour expliquer leur désintéressement pour les grandes questions et leur engouement pour tous ces phénomènes sociaux ayant redéfini les moins de 30 ans dans les dix dernières années.

Tous ces jeunes qui participent à l’ensemble de ce que la culture pop interactive a à leur offrir (Facebook, Twitter, blogues, YouTube, émissions pour fabriquer des stars et télé-réalité), cherchent la liberté. Ils veulent être libérés de la monotonie de l’école, de la famille, du travail, du quotidien.

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Nous sommes inondés par une culture pop qui insiste pour que l’on saisisse le «moment présent» afin d’en extraire toute la satisfaction possible (lire tout le potentiel narratif possible). Et les célébrités semblent évidemment capables plus que tous les autres de presser le citron de cette vie, d’où la fascination qu’ils exercent sur la masse.

Bref, nous devenons de plus en plus frustrés par les aléas du quotidien. Plus notre quotidien semble petit et morne comparé à tout ce que la pop culture nous dit qu’il pourrait être, plus on demande à la culture pop de nous trouver des moyens pour «expérimenter la vie à fond».

Peu d’élus, et les autres?

Malgré le message que «tout le monde peut s’il le veut», il y a peu d’élus dans le camp des riches et célèbres qui seront «libérés» des contraintes du quotidien. Il faut pourtant un exutoire pour tous ces jeunes aspirant à leur part du gâteau: la reconnaissance par le plus grand nombre possible des autres. (Faisons ici une parenthèse pour avouer que nous, les parents, avons particulièrement bien préparé le terrain. À toujours tout arrêter ce qu’on fait pour être témoins de leurs petites réussites, on leur a donné soif d’un public.)

Voilà Facebook qui offre la tribune parfaite pour démontrer notre popularité (combien d’amis avez-vous?) et pour afficher à quel point on sait s’amuser et on mène la grande vie. Sans cesse, on peut performer, se réinventer. Lancé en 2004, ce réseautage social compte maintenant 500 millions d’usagers. (Bientôt, sur un écran près de chez vous, le film The Social Network relatant l’histoire de la création de Facebook par un étudiant de Harvard.)

YouTube a été créé en 2005 et acheté par Google en 2006. Tout le monde peut maintenant passer à l’écran grâce à ce réseau, où la valeur de notre présence est évaluée non en terme de la qualité de ce que l’on diffuse, mais en fonction du nombre de visiteurs (mesure de notre célébrité).

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Version améliorée?

Au début, c’était libérateur et excitant, mais un message pernicieux a tranquillement pris racine: obtenez une version améliorée de vous-même avec un peu de fignolage. Vous voyez? L’idée ici n’est pas de s’améliorer pour acquérir un niveau d’excellence afin d’avoir plus de choses intéressantes à raconter. Il s’agit plutôt de réinventer son histoire jusqu’à ce qu’elle projette de nous une image unique. Ainsi nait l’impression qu’on n’existe que si l’on se raconte.

Dans un article publié l’an dernier dans le Globe and Mail, My Online Wall Of Shame, on parlait du phénomène des gens de plus de vingt ans qui, frustrés d’avoir manqué une si bonne occasion de diffusion dans leur jeunesse (publier ses états d’âme sur sa page Facebook), se sont mis à scanner le journal intime de leur enfance pour le publier sur Facebook. «À quoi bon avoir un journal intime s’il n’y a pas de public?», demandent-ils.

Quel paradoxe, tout de même! D’un côté, cette société dans laquelle l’individualité en est venue à réduire ses réflexions à la simple question: «Qu’est-ce qu’il y a là-dedans pour moi?» De l’autre, ces individus pour lesquels la forme d’expression par excellence de l’auto-réflexion qu’est le journal intime n’a aucune valeur s’il est confiné à un usage personnel.

Pas de remise en question

L’auteur de The Dumbest Generation s’inquiétait pour l’avenir de la démocratie. Si les jeunes ne prennent plus le temps d’approfondir leur connaissance en histoire, politique, géographie, philosophie, comment seront-ils capable de décider de la marche à suivre pour des sujets sérieux tel l’acceptation ou non du niqab dans notre société?

De son côté, Niedzviecki est perturbé par le fait que les jeunes sont si occupés à se demander comment faire pour entrer dans le système pour bénéficier de tous les avantages promus par la culture pop (persuadés à tort qu’ils leur sont facilement accessibles) qu’ils ne pensent même plus à remettre le système en question.

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À force de se faire dire que tout est possible, on finit par tout ramener à la notion simpliste que si je ne réussis pas, c’est parce que je n’ai pas eu assez confiance en moi. C’est de ma faute. On ne remet jamais en question le contexte. (Chez la majorité des participants aux auditions de Canadian Idol, on oublie aussi de remettre en question le peu de temps consacré à développer la maîtrise de son art!)

Des livres tels Les Prodiges (version française du titre Outliers: The Story of Success du Canadien Malcom Gladwell) cherchent justement à nous rappeler qu’on ne vit pas en vase clos. Gladwell donne quelques exemples du regard critique sur le système qu’on devrait jeter afin de changer notre société pour le mieux.

Ce n’est pas qu’une question de volonté

Saviez-vous que la simple date de naissance d’un enfant a une incidence importante sur sa carrière sportive potentielle? Gladwell raconte comment, en analysant les statistiques de la Ligue junior de hockey de l’Ontario, quelqu’un a remarqué qu’une proportion énorme des joueurs était née en janvier (février et mars affichant aussi de fortes proportions). Il y avait 5 fois 1/2 plus de joueurs nés en janvier que de joueurs nés en novembre.

L’explication n’a rien à voir le fait que les jeunes joueurs soient du signe astrologique Capricorne, Verseau ou Poisson, mais tout à voir avec une simple règle du système du hockey junior au Canada: le joueur doit avoir l’âge requis avant le 1er janvier. Un garçon ayant dix ans le 2 janvier se retrouve à jouer avec un jeune qui n’aura dix ans qu’à la fin de l’année. Il sera donc parmi les «vieux».

Or, à cet âge, douze mois de croissance et de maturité supplémentaires font toute la différence. Résultat: les plus costauds sont plus forts et rapides, ils se font remarquer par les entraineurs, qui leur donnent plus de temps de glace. Ils deviennent meilleurs, sont plus souvent choisis pour jouer lors des parties, durant lesquelles ils acquièrent encore plus d’expérience. Pas étonnant qu’on les recrute au repêchage.

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En changeant le système avec la création d’une deuxième ligue dont la date d’entrée serait le 1er juin, le hockey doublerait ses chances d’identifier les bons joueurs qui passent présentement sous le radar des entraineurs parce ce qu’ils ont eu le malheur d’être né à la mauvaise date.

Un peu tôt pour les conclusions

L’auteur conclut son livre en déplorant le fait que la transformation qu’il anticipait n’a pas eu lieu: l’émergence de la créativité dans le quotidien grâce à l’individualisme de notre société.

Personnellement, je crois qu’il est un peu tôt pour sauter aux conclusions.

Grâce à l’Internet, la démocratisation des moyens de communication, de production et de diffusion n’arrête pas d’avancer depuis 2004, quand Hello, I’m Special est paru en magasins. On peut déjà publier un livre, faire un film, retoucher des photos, créer une pièce musicale avec un orchestre numérique, et mettre tout ça en ligne.

Nous n’en sommes qu’aux balbutiements.

(Note de l’auteure: Pour la recherche de mon guide Toronto Fun Places, j’ai effectué des milliers de sorties. Autant d’occasions qui m’ont permis d’observer les familles en action et de remarquer un certain stress toujours présent. Comme si on n’arrivait plus à relaxer, même dans un contexte de loisir, alors imaginez quand il s’agit de choses sérieuses! Quelles tendances de notre société influencent ainsi la vie de famille? D’où vient ce stress et comment le diminuer? Voilà le propos de la chronique On arrive-tu?)

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