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L’après George Floyd à Toronto

Passé le choc, peut-on croire au changement?

Militants torontois lors des marches du 6 juin. À genoux, ils reprennent en coeur les derniers mots de Georges Floyd: «Je ne peux pas respirer.» Photos: capture d'écran de Radio Canada.
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Les images de la mort de l’Afro-Américain George Floyd, lors d’une intervention policière le 25 mai dernier à Minneapolis, ont fait le tour du monde et relancé le débat sur le racisme. Un militant, un habitant de quartier populaire de Toronto, et une sociologue reviennent sur les faits pour nous.

Nouvel engagement

Arnaud Lélé, Torontois d’origine camerounaise, a rejoint la marche du 13 juin dernier à Toronto. Il dit que les évènements lui ont fait prendre conscience qu’il pouvait y faire quelque chose «après tout».

Après sa première marche contre le racisme, il rejoint le comité diversité et inclusion de la compagnie d’assurance de protection juridique où il travaille. «Ensemble, on réfléchit à mettre en oeuvre des moyens efficaces pour lutter contre le racisme systémique à l’intérieur, comme en dehors du milieu de travail», explique-t-il.

Arnaud Lélé : «Alors que j’étais étudiant, un propriétaire m’a refusé un logement une fois en sa présence. Je pense qu’il n’avait pas perçu mon accent africain au téléphone.»

L’éveil des consciences

La vie des Noirs compte. Ce n’est plus seulement un slogan martelé par la minorité concernée. Il a fait sens lorsque le monde a visualisé le drame de George Floyd. Son histoire et celles d’autres Noirs ont inondé la toile et semblent avoir ébranlé une majorité ignorante, ou peu concernée au départ par le racisme.

C’est ce qu’évoque Jonathan Jean-Baptiste, habitant de Parkdale à Toronto, un quartier longtemps stigmatisé et peu investi par les pouvoirs publics, au même titre que Jane et Finch aujourd’hui.

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Jonathan Jean-Baptiste est sceptique quant aux solutions envisagées pour renforcer le soutien communautaire apporté aux  noirs des quartiers sensibles. Il pense que «tout ça est médiatique».

Un traumatisme sans précédent

Beverly-Jean Daniel est docteur en sociologie et équité en éducation qu’elle enseigne à l’Université Ryerson. Elle est également consultante reconnue en Ontario pour son expertise sur la question du racisme anti-Noirs.

Elle est préoccupée par l’expérience traumatisante vécue par la communauté dans son ensemble. «À la gestion du racisme banalisé au quotidien, voilà qu’on demande à la communauté noire d’informer et de proposer des solutions au racisme d’un système dont elle n’est pas l’architecte.»

Beverly-Jean Daniel : «Je pense qu’à ce moment précis, les Noirs vivent un trauma sans précédent.»

Un échec social manufacturé

Pour la prof de sociologie, les violences policières perpétrées à l’encontre d’individus noirs ne constituent pas un fait nouveau.

Selon elle, ces violences font partie d’un système économique, religieux, éducatif, social, juridique et politique, qui a été conçu pour que soient préservés les privilèges d’un groupe d’individus, aux dépens d’un autre groupe d’individus.

Puis, des lois mises en place par ces privilégiés ont tenu à l’écart les minorités noires, afin qu’elles demeurent en marge de la société.

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«One, two, three, four, this is Fucking class war, five-six-seven-eight overthrow the racist state». Étudiants du mouvement Socialist Fightback Student.

Les bénéficiaires du racisme

Le système judiciaire, le système de protection de l’enfance, le système de santé sont alimentés par les minorités noires qui vivent sous le seuil de pauvreté, occupent les postes les moins influents, vivent dans les quartiers les plus défavorisés et ont moins d’opportunités sur le plan éducationnel et professionnel, indique Beverly-Jean Daniel.

« Oui, c’est ici aussi, Ford » (panneau de droite). Selon les militants, Doug Ford avait minimisé l’existence du racisme systémique en Ontario par comparaison avec les États Unis.

La diversité ce n’est pas assez

D’après Arnaud Lélé, le racisme est moins perceptible à Toronto, la ville la plus multiculturelle au monde. «Par expérience, c’est quand il y a peu de gens qui te ressemblent autour de toi que, systématiquement, cela crée de l’appréhension.»

Mais Toronto n’est pas étrangère au racisme, à la discrimination raciale et aux disparités économiques et sociales. John Tory l’a reconnu et en a fait part dans le débat au Conseil municipal sur une redistribution du budget des forces de l’ordre.

La rue réclamait une redistribution du budget affecté aux forces de police, pour qu’en bénéficient les organisations communautaires, plus adaptées aux besoins des minorités.

Le maire de Toronto a voté contre le définancement de 10% proposé, mais il a évoqué un éventuel financement de groupes d’intervention non armés, plus aptes à gérer certaines situations. Par exemple, dans le cas de personnes souffrant de trouble de santé mentale.

Le premier ministre ontarien Doug Ford est contre toute idée de déposséder la police d’une partie de son budget. Il dit préférer former les policiers et renforcer les effectifs pour répondre adéquatement aux besoins de la métropole.

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La pancarte explique avec sarcasme le slogan Black Lives Matter (la vie des noirs compte) « en terme blanc » : Est-ce que sauver les tortues diminue la vie des dauphins? Non.

 Repenser la police

«Nous savons qu’en apportant un soutien aux organisations communautaires qui recrutent des jeunes Noirs, cela réduit les risques qu’ils se retrouvent dans des démêlés avec la police», d’après des recherches évoquées par Beverly-Jean Daniel.

De même, elle croit que du côté des forces de l’ordre, il faudrait revoir le profil des recrues, le processus de recrutement, ainsi que la formation. Celle-ci devrait être plutôt basée sur un modèle communautaire, plus efficace pour construire une relation de confiance avec les groupes minoritaires trop souvent ciblés par la police et dépeint négativement dans les médias.

Black Lives Matter (la vie des noirs compte) est un appel à l’aide. Cela ne signifie pas que seule la vie des noirs compte, d’après l’affiche ci-dessus.

Reconnaître pour agir

«Je me souviens que je n’ai pas réagi quand mon patron m’a dit discrètement que mes collègues, les immigrants là, n’avaient pas besoin d’être au courant que j’étais mieux payé. Il m’a gratifié d’un clin d’oeil et d’une tape dans le dos.»

«À l’époque, j’étais jeune, je faisais ce boulot pour de l’argent de poche. Ces gens-là travaillaient plus fort, et mieux que moi pour gagner leur vie!», raconte un allié blanc à la cause antiraciste, qui a témoigné spontanément lors de la manifestation du 13 juin.

«J’avais un passe-droit, un privilège, aux dépens d’autres employés à cause de leur origine, sans même l’avoir demandé!»

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Pour Arnaud Lélé, les solutions émergeront des discussions, de l’éducation et des actions.

Pour Arnaud Lélé, Jonathan Jean-Baptiste et la prof de sociologie, l’acceptation et la reconnaissance du racisme systémique sont le premier pas vers la mise en oeuvre de solutions.

«Les Noirs auront beau marcher, si de l’autre côté ils ne prennent pas conscience de ce que nous on vit, au quotidien, ou de ce qu’ils nous font vivre au quotidien, je ne pense pas que ça va avancer», précise Arnaud.

Pour Jonathan Jean-Baptiste, «le plus grand changement qui pourrait arriver serait la prise de conscience des communautés noires opprimées qui ne devraient compter que sur elle-même».

Jonathan Jean-Baptiste : «Le problème d’être une minorité, c’est que si la majorité qui est au pouvoir économiquement, ne voit pas d’intérêts à répondre aux besoins de la minorité, eh bien elle ne le fait pas!»

Agir comme minorité

Pour le résident de Parkdale, la majorité ne s’implique pas, par indifférence, ignorance, ou simplement parce qu’elle n’en tire aucun profit.

Alors, il suggère «l’autosuffisance». Il pense que les communautés minoritaires devraient se solidariser et agir de l’intérieur: «faire entre eux, pour eux, plutôt que de se reposer sur le gouvernement».

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Il préconise par exemple le soutien des commerces tenus par des Afro-Canadiens ou issus de la communauté noire. Il évoque aussi l’éducation aux histoires des Noirs comme une solution pour mieux se connaître et s’apprécier en tant que communauté.

Beverly-Jean Daniel a fondé le Bridge Program, un groupe de soutien unique pour encourager et favoriser la réussite des étudiants noirs et afro-descendants.

Cultiver le succès

Beverly-Jean Daniel pense que la tendance à l’échec des Noirs, en bonne partie liée au racisme systémique, est réversible. Elle en a fait l’expérience avec les étudiants de son programme.

Ses étudiants s’étaient fait à l’idée d’échouer ou d’être limités dans leurs perspectives de carrière. Leurs capacités intellectuelles et leurs motivations n’étaient pas en cause. Selon la chercheuse, certains avaient intériorisé les stéréotypes négatifs associés au fait d’être noir. Enfin, sans modèle, sans référent ou soutien académique accessible, ils pensaient l’échec inévitable.

Pour y remédier, la formule du Bridge Program était simple: réunir toutes les conditions favorisant le succès, offrir un réseau de soutiens adaptés aux besoins des étudiants de la communauté noire, et surtout croire et n’attendre d’eux que le succès.

L’ensemble des étudiants, suivis pendant cinq ans, sont parvenus à terminer leurs cursus collégiaux. Certains d’entre eux ont poursuivi des études universitaires jusqu’au doctorat.

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Et la suite?

Le contexte de crise sanitaire a exposé les disparités socio-économiques. La population contraint les pouvoirs publics à les reconnaître et à y remédier. Alors peut-on espérer un réel changement et quand?

Pour Beverly-Jean Daniel, l’implication des jeunes dans le mouvement a le potentiel de changer les choses. Pour elle, «cette génération n’est pas aussi patiente et modérée que les précédentes. Ils veulent un changement, et ils  le veulent maintenant!»

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