Tensions sur les bords de la mer Noire


30 juillet 2007 à 17h32

En 1883, Jules Verne, auteur des «Voyages extraordinaires», publie Kéraban le têtu, un roman qui raconte les aventures d’un riche marchand de Constantinople qui refuse de payer aux autorités ottomanes un droit de passage du Bosphore et fait le tour de la mer Noire pour rentrer chez lui. Que ne dirait aujourd’hui l’auteur de ce personnage entêté, devant des tensions autrement plus sérieuses au voisinage de la mer Noire.

Charnière entre l’Europe, l’Asie et le Moyen-Orient, la mer Noire occupe un espace stratégique où se concentrent de nombreux enjeux d’importance mondiale. Mer continentale presque fermée, la mer Noire ne communique avec la Méditerranée que par les détroits du Bosphore et des Dardanelles.

Elle est entourée par l’Ukraine, la Russie, la Géorgie, la Turquie, la Bulgarie et la Roumanie. Son nom viendrait de l’attribution asiatique de couleurs aux points cardinaux: noir pour le Nord, blanc pour l’Ouest, rouge pour le Sud et vert pour l’Est. Cette mer au nord de la Turquie a reçu le nom de mer Noire, comme la Méditerrané est la mer Blanche en turc.

Déjà du temps des tsars, l’accès à cette mer «chaude» revêtait une grande importance. Pierre le Grand (1682-1725), qui rêvait de relier la mer Caspienne à la mer Noire par un canal, s’empare de la mer d’Azov en 1696 et l’impératrice Catherine II poursuit son œuvre en conquérant la Crimée et en battant les armées turques. C’était la fin de l’isolement russe.

Avec le régime soviétique et la guerre froide, c’était un «lac soviétique», puisque seule la Turquie faisait exception. Une importante flotte était basée en Crimée. Mais les bouleversements entraînés par la chute du mur de Berlin, la disparition de l’URSS (1991), les «révolutions» en Géorgie (2003) et en Ukraine (2004), ont profondément changé la donne. Pour la Russie, qui ne contrôle qu’une étroite bande côtière, il s’agit d’un recul géopolitique important.

La Crimée, cédée à l’Ukraine par Kroutchov, est source de tension. Une flotte militaire russe mouille toujours à Sébastopol et conserve le droit d’y rester jusqu’en 2017. M. Poutine voudrait prolonger ce séjour, avec peut-être le secret espoir que la Crimée redevienne un jour russe. Dans la tension russo-ukrainienne, ce point reste sans doute en toile de fond.

Sur le plan militaire, un autre point de friction avec la Russie risque bien d’être l’implantation de bases militaires de l’OTAN en Bulgarie et en Roumanie, particulièrement la base aérienne de Mihaïl-Kogalniceanu, proche de la mer Noire, utilisée par les États-Unis lors de leur intervention en Irak.

La Russie voit d’un mauvais œil la promesse de Bruxelles d’admettre l’Ukraine et la Géorgie dans l’OTAN. Comme l’a déclaré le ministre russe de la Défense: «Si cela a lieu, la Russie sera contrainte de revoir ses rapports avec l’OTAN et de prendre des mesures supplémentaires en vue de défendre ses intérêts nationaux». Sous une apparente façade de bonne coopération avec l’OTAN, des problèmes de fond subsistent, dans lesquels se retrouvent des pays de la mer Noire.

Et il existe d’autres conflits larvés concernant des régions séparatistes soutenues par Moscou, qui y maintient des troupes. L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, deux territoires autonomes qui font partie de la Géorgie, veulent s’intégrer à la Fédération de Russie. Mais les États-Unis entretiennent des liens privilégiés avec la Géorgie. En mars 2005, le parlement géorgien a ratifié un accord de coopération militaire qui offre de nombreux avantages à l’armée américaine.

Sa ratification a suscité de vives mises en garde à la Géorgie de la part de Moscou. Il y a encore la Transnitrie, une république autoproclamée coincée entre la Moldavie, dont elle a fait sécession, et l’Ukraine, soutenue par Moscou qui y maintient une armée. Le président Poutine chercherait à consolider l’influence de Moscou dans cet espace géostratégique, de crainte de voir un jour l’OTAN s’y installer.

En juin dernier, les membres du GUAM (Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Moldavie) se sont réunis à Bakou pour discuter du projet de livraison de pétrole d’Azerbaïdjan via la Géorgie par la mer Noire vers un oléoduc ukrainien Odessa-Brody, qui passe près de la frontière polonaise, et de la création d’une force conjointe de maintien de la paix des pays membres du GUAM, qui pourrait être utilisée pour régler des conflits régionaux sous le mandat du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe).

Ces conflits latents traduisent, comme l’indiquent les analystes, que la région de la mer Noire est devenue une zone de confrontation entre deux conceptions opposées, l’une «euro-atlantique» et l’autre «euro-asiatique» ou prorusse. Et l’un des enjeux de cet affrontement, c’est l’énergie, abondante dans le bassin de la Caspienne, en pétrole et en gaz.

L’Europe cherche à s’assurer des approvisionnements ne provenant pas de la Russie. Les États-Unis ont contribué à la construction de l’oléoduc Bakou-Tiblissi-Ceyhan, qui assure l’exportation du pétrole de la Caspienne vers la Turquie sans passer par la Russie, et le gazoduc Bakou-Erzerum (Turquie). Un autre projet est le gazoduc Nabucco reliant l’Azerbaïdjan à la Hongrie, en évitant la Russie. En juin 2006, les Européens approuvaient le projet, en concurrence directe avec la société russe Gazprom.

«L’importance stratégique de la mer Noire, lieu de passage du gaz et du pétrole de la mer Caspienne et moyen d’accès à la Méditerranée par les détroits du Bosphore et des Dardanelles, n’est plus à démontrer. Elle explique les convoitises dont cette zone est l’objet depuis longtemps», écrivait Thomas Ferenczi dans son Voyage autour de la mer Noire, des convoitises qui risquent de se prolonger encore longtemps.

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