Tensions glaciales entre Ottawa et Washington

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Le différend qui oppose le Canada aux États-Unis à propos de la souveraineté des eaux territoriales de l’Arctique a été ravivé en novembre dernier par le passage sans autorisation d’un sous-marin américain. Depuis, les joutes verbales se succèdent entre les deux pays laissant entrevoir de difficiles négociations pour la suite. Pourquoi la souveraineté du Canada est-elle ainsi remise en question par Washington? Décryptage.

Reliant l’Atlantique au Pacifique, le passage du Nord-Ouest constitue le principal point de divergence entre Washington et Ottawa concernant la souveraineté des eaux territoriales de l’Arctique. Les États-Unis ne reconnaissant pas ces eaux comme appartenant à l’État canadien mais plutôt comme des eaux internationales.

Pourtant il existe une différence fondamentale entre des eaux dites internationales, et des eaux relevant de l’autorité canadienne: «En tant qu’eaux territoriales canadiennes, elles seraient soumises aux lois fédérales du pays, notamment en matière d’immigration, de contrôle et de commerce», explique Michael Byers, chercheur à l’Université de Colombie-Britannique et spécialiste de la question.

Mais pourquoi donc les États-Unis s’entêtent-ils à ne pas reconnaître ces eaux territoriales comme appartenant au Canada? Plusieurs raisons à cela.

Le réchauffement climatique en est une. Cette région du monde est en effet, l’une des premières à subir de plein fouet la hausse des températures moyennes de la planète. L’épaisseur de la couche de glace a diminué de près de 50% depuis les années 60.

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Les scientifiques s’accordent à dire que d’ici 10 à 20 ans, le passage du Nord-Ouest a de très fortes probabilités de devenir un centre névralgique des routes commerciales maritimes. Cela permettrait de réduire considérablement la distance entre l’Europe et l’Asie.

Antoni Lewkowicz, chercheur à l’Université d’Ottawa précise cependant que «les conditions climatiques peuvent varier d’une année à une autre. Même d’ici 15 ans, si une année est particulièrement froide, la glace formée sera bien trop solide pour pouvoir laisser passer des embarcations.»

Actuellement, les deux trajets les plus utilisés sont le canal de Panama et le canal de Suez. Si le passage du Nord-Ouest venait à être utilisé par ces mêmes navires, la distance entre Londres et Tokyo passerait de 23 000 à 16 000 km, soit un gain de 7 000 km. De nombreux investisseurs du secteur maritime se sont par conséquent empressés de lancer la fabrication d’embarcations résistantes à une fine couche de glace. Pour l’heure, à peine 30 navires commerciaux par année passent par le passage du Nord-Ouest.

Mais la tendance sera à l’augmentation pour les années à venir prévoit M. Lewkowicz: «Il est presque impossible de renverser le cours des choses. La mondialisation actuel–le et croissante concourt au phénomène du réchauffement climatique, et ce modèle n’est pas sur le point de s’arrêter.» Une source d’inquiétude supplémentaire lorsque l’on connaît les dégâts catastrophiques que causerait une marée noire dans la région…

L’autre enjeu majeur de l’archipel arctique canadien reste les ressources naturelles considérables qu’il recèle. Riche en pétrole et en gaz, la région regorge également de minerais tels que le plomb, l’or, l’uranium ou l’argent. Les conditions climatiques extrêmes de la région empêchaient jusqu’alors d’exploiter pleinement ces richesses. Mais la fonte de la banquise pourrait faciliter cette exploitation jusqu’aujourd’hui limitée. Fin 2004, l’ex-premier ministre Paul Martin avait d’ailleurs évoqué à ce sujet «le potentiel formidable de cette région», concevant par la suite une stratégie pour le Grand Nord qui prévoyait une sécurité et une surveillance soutenue du secteur.

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De son côté, le nouveau chef du gouvernement Stephen Harper, est également monté au créneau pour défendre la souveraineté des eaux: «Nous recevons notre mandat de la population canadienne et non pas de l’ambassadeur des États-Unis». Cette tirade faisait office de réponse à l’ambassadeur américain au Canada, David Wilkins. Ce dernier avait avancé en pleine campagne électorale que les eaux de l’Arctique constituaient un territoire international, provoquant l’irritation du chef du Parti conservateur.

Déjà, en novembre dernier, la tension était montée d’un cran lorsque le sous-marin américain (USS Charlotte) était passé dans les eaux canadiennes sans avoir préalablement averti les autorités d’Ottawa. Une réitération de ce qui c’était déjà passé en 1969 et 1985 avec le Manhattan et le Polar Sea.

Après cette intrusion pour le moins provocatrice, Stephen Harper avait utilisé la souveraineté des eaux de l’Arctique comme argument de campagne. Il avait ainsi promis de renforcer de manière conséquente la présence militaire du Canada dans la région: trois nouveaux brise-glaces lourds et armés, une nouvelle méthode de détection sous-marine, un nouveau centre de formation militaire et une surveillance aérienne par hélicoptère accrue ont ainsi été garanti par le premier ministre.

À l’heure actuelle, la situation apparaît donc complexe. Il existe toutefois des instances et des tribunaux internationaux qui pourraient statuer sur ce type de conflits. Mais comme l’analyse M. Byers: «aucune des deux parties n’est sûre de gagner. Des négociations entre les deux pays sont préférables pour conserver les intérêts de chacun.» Et les intérêts des deux nations peuvent parfois se rejoindre.

Outre les cargos commerciaux, des embarcations beaucoup moins «légales» pourraient profiter de l’ouverture du passage du Nord-Ouest. «Infiltration terroriste et immigration clandestine constituent le principal risque de laisser ces eaux dans le domaine international, précise Michael Byers. Les lois canadiennes obligeraient des contrôles renforcés.»

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Mis à part les intérêts commerciaux et législatifs, il est somme toute important de souligner que la revendication des eaux territoriales de l’Arctique par le Canada se justifie aussi et surtout par l’Histoire. N’oublions pas en effet, que les Inuits ont fait usage des eaux et des glaces de la région pour pratiquer la chasse et la pêche depuis des périodes ancestrales. Une position que réfutent les États-Unis ainsi que d’autres pays européens, le Danemark en tête, voyant dans les eaux de l’Arctique une manne financière et des gains de productivité toujours plus grands.

Plus qu’une question de fierté nationale, la souveraineté des eaux territoriales de l’Arctique constitue un véritable défi pour le Canada. Le gouvernement fédéral doit en effet se montrer ferme et sans concessions sur une partie du territoire qui pourrait devenir dans les années à venir un des enjeux majeurs de la géopolitique nord-américaine.

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