Sortir de l’enfer (1)


13 octobre 2015 à 10h17

Bien qu’elle soit née à Montréal, d’un père franco-belge et d’une mère germano-hollandaise, Laurence n’a jamais vécu au Québec. Elle n’avait que six mois lorsque sa famille retourne vivre en Belgique au début des années 1960.

Laurence connaît une vie familiale heureuse au sein de la grande bourgeoisie, jusqu’au suicide incompréhensible de son père lorsqu’elle a 18 ans. «Ma mère ne s’en est jamais vraiment remise», confie-t-elle. Courageusement la jeune femme se relève du drame et entreprend ses études en sciences politiques à l’Université catholique de Louvain. Elle y fait la rencontre de Thierry, fils unique issu d’une richissime famille aristocrate.

Les deux jeunes adultes follement amoureux, se sont rapidement mariés. Leur union dure sept ans au sein des coulisses pernicieuses de l’aristocratie belge. «Bien élevée, éduquée, de belle apparence et discrète, j’étais la candidate idéale selon les parents de Thierry», cite Laurence. «Mais ce fut l’horreur pour moi de vivre auprès de ces gens frivoles, sans morale ni scrupules, rien à voir avec la noblesse d’âme que j’espérais trouver».

A 29 ans, après avoir obtenu son divorce en 1987, Laurence quitte la Belgique pour s’établir à Nice (France). «J’étais complètement dévastée, j’avais terriblement soif de réfléchir pour me redonner un nouveau souffle, trouver les vraies réponses au sens de la vie», confie-t-elle. Optant pour la méditation, Laurence entreprend une démarche spirituelle auprès d’un Ashram dans le département du Gard (Sud de la France) que lui conseille une amie.

Cet Ashram a pour vocation de transmettre l’enseignement de feu l’auteur et grand reporter français Arnaud Desjardins, que lui-même a reçu en Inde et dont il a témoigné dans ses livres. Il propose «une voie de connaissance de soi et de réconciliation intérieure qui conduit à s’ouvrir aux autres et à incarner l’intégrité dans sa vie quotidienne.»

«À l’époque j’ai été particulièrement touchée par l’ouvrage Pour une vie réussie, un amour réussi de Desjardins où il y décrit ‘qu‘une vie réussie tient plus à ce que nous sommes qu’à ce que nous avons».

«L’union d’un homme et d’une femme pourrait être une fête permanente de nouveauté et d’émerveillement, mais cela demande un cœur d’enfant joint à la pleine maturité d’un adulte capable de comprendre, d’agir, de donner et de recevoir. C’est la simplicité d’une vie amoureuse réussie qui, plus que tout autre accomplissement, fait une vie heureuse», cite Desjardins.

C’est alors que Laurence rencontra celui qui allait devenir son deuxième mari, Martin, un adepte de l’Ashram et un ami intime du guru. «Il m’est apparu comme un homme simple et sain, à l’esprit libre. Amoureux de la mer, il adorait naviguer», se rappelle Laurence. «Je me suis remariée en 1989, convaincue d’avoir trouvé l’amour de ma vie.»

«Une fois mariée, ma vie de couple s’est instantanément transformée en un enfer. Sans le comprendre ni le savoir, j’étais victime d’une violence perverse au quotidien, de harcèlement physique et moral», explique Laurence. «Au jour le jour, Martin nous réprimandait, moi et nos deux enfants, nous humiliait constamment et nous battait. Cela a duré 11 ans.»

«Comme on continuait de fréquenter l’Ashram assidûment, je me suis confiée au guru qui m’a recommandée d’accepter ma situation telle qu’elle était. Vous devez persévérer, mettre en pratique l’enseignement, continuer à travailler sur vous-même pour progresser sur la voie, relisez les livres», m’a-t-il avisé.

«Complètement sous l’emprise psychologique de Martin et de la secte, j’ai réellement cru que c’était moi la fautive, que je devais me concentrer sur mes propres agissements pour me corriger, et non lui.»

Démolie, Laurence n’en pouvait plus de souffrir et de voir ses enfants évoluer au sein d’un univers familial excessivement malsain. Elle se sépare finalement de Martin en 2000 et obtient le divorce en 2001.«Je me suis tournée vers des ressources littéraires que m’a suggérées mon médecin de famille – lui-même avait perçu ma situation depuis les tous débuts.»

«C’est en consultant le livre Le harcèlement moral, la violence perverse au quotidien (1998) de Marie-France Hirigoyen que j’ai vraiment réalisé ce que je vivais: une situation d’abus psychologique. J’ai vomi plusieurs fois en ne lisant que les 20 premières pages… tellement ce que je lisais correspondait à ce que j’avais vécu». C’est dans ce livre que Mme Hirigoyen a inventé le terme «harcèlement moral», terme devenu malheureusement d’un usage courant. Depuis elle n’a cessé d’explorer toutes les faces de la violence psychologique dans les milieux familiaux et professionnels.

Durant cinq ans, tant bien que mal, Laurence tente de s’en sortir en gérant l’entreprise de vente de documentaires délaissée par son mari. Mère célibataire, totalement abattue par une décennie de violence conjugale, elle peine à survivre.

«C’est là que le Canada – mon pays natal que je ne connaissais pas – m’est apparu au bout du tunnel» , affirme Laurence. «J’ai compris qu’on devait partir, tout recommencer à neuf dans un autre décor, en Amérique du Nord, sans regarder derrière.»

Bravement, Laurence et ses deux adolescents ont abandonné leur douloureux passé pour venir s’installer en Ontario en 2005. «Plusieurs membres de la famille de maman sont Canadiens, dont un de mes oncles établi à Mississauga depuis 1997. C’est lui qui nous a généreusement accueillis», témoigne-t-elle.

(À suivre)

* * *

Cette chronique est une série de petites histoires tirées de mon imaginaire et de faits vécus, dont j’ai été témoin au cours de mon long chapitre de vie parmi le monde des expatriés et des immigrants. Un fil invisible relie ces gens de partout selon les époques, les lieux, les événements, les identités et les sentiments qu’ils ont traversés. – Annik Chalifour

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