Rwanda: difficile réconciliation entre bourreaux et victimes

Ishyaka, du Toronto Joseph Bitamba

Joseph Bitamba

Joseph Bitamba


30 janvier 2017 à 18h16

Joseph Bitamba, réalisateur torontois d’origine burundaise, revient sur la scène du documentaire avec Ishyaka, qui a connu sa première à Kigali la semaine dernière, et dont le sujet fort devrait donner à méditer à nos politiques et sociétés.

Réalisé avec le soutien du Conseil des Arts de l’Ontario et l’Organisation internationale de la Francophonie, Ishyaka raconte en 52 minutes la«réconciliation» entre bourreaux et victimes, 20 ans après le génocide rwandais. Le film sera présenté à Toronto dans le cadre du festival Vues d’Afrique en avril, puis à Montréal.

Scénario clair, image superbe et maîtrisée, le tempo est donné par les voix de ceux qui ont vécu l’inimaginable et qui, vingt ans après, parlent encore du traumatisme et du temps venu de reconstruire.

Un sujet puissant, poignant, que le cinéaste a su cerner et rendre sans forcer le trait, avec une intelligente bienveillance, en cédant la place aux acteurs de cette étonnante et tragique histoire.

Un film qui fait écho à de nombreux échos sur le génocide du Rwanda, notamment au Prix Goncourt des Lycéens 2016, Petit pays de Gael Faye.

Installé à Toronto depuis 2003, où il a notamment travaillé à TFO, Joseph Bitamba nous parle de son tournage, de ce projet qu’il porte depuis un certain temps et qu’il tient à partager.

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Comment vous est venu l’idée de ce projet?

En 2014, le Rwanda comptait le 20e anniversaire de son génocide. Dans ces circonstances, j’ai pu obtenir un financement à mon projet de filmer la grande commémoration.

Le tournage fut fort et émouvant. J’ai découvert les actions menées vers un processus de paix et de réconciliation; elles se sont imposées comme un canevas de documentaire.

Dans quelles circonstances s’est déroulé le tournage?

Le tournage d‘Ishyaka devait respecter certaines étapes. Il y avait les dates de commémoration, les dates du souvenir, de libération qui s’étendaient sur une année ou plus.

J’ai revisité des endroits dont je parlais dans le scénario, que j’avais filmé pendant le génocide de 1994, Nyarubuye, Nyamata. J’ai rajouté de nouveaux lieux de tournage, en m’adaptant au Rwanda d’aujourd’hui. J’ai retrouvé certains de mes personnages, d’autres porteurs du sujet, que j’ai choisi.

J’ai dû réadapter mon tournage par rapport au scénario, surtout en ce qui concerne la réconciliation en allant passer des jours dans les villages de réconciliation pour m’imprégner de cette réalité dont je n’avais entendu que parler.

Je voulais me rendre compte moi-même de cette grande réussite dans le Rwanda post génocide: il n’était pas facile de filmer des rescapés vivants, comme des frères avec les bourreaux de leurs familles, cette expérience m’a marqué à jamais.

Les lieux, les églises, différents endroits que j’avais filmés il y a 20 ans sont devenus des mémoriaux.

L’association Hope for Rwandan’s Children n’a pas pu faire le voyage qui était prévu. Certes Shyrna a visité le Rwanda, mais sans Leo. L’intérêt était que ce dernier nous amène sur les lieux où il a grandi et où ses proches ont été décimés. Donc je n’ai pas suivi cette association comme prévu dans le scénario.

Par contre, j’ai retrouvé deux Canadiens, dont un Rwando-Canadien et une Québécoise qui ont décidé d’accompagner le Rwanda dans sa reconstruction.

Quel a été le principal défi à monter ce projet? Durant le tournage?

Principalement budgétaires. Le budget était épuisé, j’ai dû trouver d’autres mécanismes pour financer le montage du film. J’ai dû m’endetter pour réaliser ce projet.

Par ailleurs, nous avons dû faire face à des contraintes administratives qui ont entraîné beaucoup de retard sur la production.

Il n’est pas toujours facile de filmer un sujet pareil, raison pour laquelle il y a eu un retard. Les demandes d’autorisation, les accréditations prennent souvent beaucoup de temps, les rendez-vous ne sont pas respectés comme en Occident, il faut juste être patient tout en sachant que les choses finiront par s’arranger.

Ma satisfaction est là et je suis fier d’avoir réalisé ce film, et je remercie tous ceux qui ont contribué à faire de ce projet le film qu’il est devenu, et le Conseil des arts de l’Ontario a joué un rôle moteur dans cette entreprise.

Expliquez-nous le titre de votre film

Ishyaka en Kinyarwanda veut dire «volonté». C’était le mot qu’on entendait souvent en 1994 juste après le génocide et la guerre. «Nous reconstruirons le Rwanda grâce à notre volonté…». Le temps leur a donné raison.

S’il y a une émotion que vous retiendriez?

Il y a une émotion que je ne parviens toujours pas à décrire: se retrouver devant un tueur qui affirme avoir tué une femme qui lui a pardonné…

Grande émotion et souvenirs de 1994 à Nyamata et Nyarubuye, qui sont devenus des mémoriaux:  j’ai retrouvé odeur macabre de 1994, même si tout a été nettoyé, même 20 ans après, même si elle n’y est plus…

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