Réfugiés: «crise fictive» selon le jésuite Henri Boulad

«L'Occident a du sang sur les mains»

Des réfugiés syriens et irakiens arrivent de Turquie en bateau à l'île de Lesbos en Grèce, accueillis par des bénévoles espagnols de Proactiva Open Arms. (Photo: Ggia, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org)


13 novembre 2017 à 8h00

Le flot de réfugiés qui déstabilise l’Europe, faisant la une de l’actualité depuis quelques années, «est une crise fictive et montée de toutes pièces, car si l’Occident voulait la résoudre, il cesserait de la soutenir. C’est lui qui est à l’origine de tout cela.»

Tels sont les propos percutants du père Henri Boulad, sj., qui était de passage à Toronto pour donner une série de conférences et participer, le 28 octobre dernier, à une soirée au bénéfice des Chrétiens du Moyen-Orient, en présence du cardinal Thomas Collins et de Carl Hétu, directeur national de l’Association catholique d’aide à l’Orient (CNEWA).

L’Express s’est entretenu avec ce jésuite érudit, connaisseur de l’Islam, théologien polyglotte, philosophe, auteur et conférencier.

Il se sent interpellé par la situation de ces millions de réfugiés qui fuient leur pays dévasté par la guerre: en commençant par les Syriens, mais aussi d’autres peuples qui subissent des conflits interminables en Irak, Afghanistan, République démocratique du Congo, Érythrée ou  Soudan du Sud.

Il n’y a pas de doute, selon lui, l’Occident a sur les mains «le sang de millions d’êtres humains, parce qu’il a trahi ses valeurs et piétiné ses principes pour des intérêts bassement matériels, politiques, économiques… Si l’Occident ne se reprend pas, s’il ne retrouve pas ses valeurs fondatrices, humanistes, morales et spirituelles… c’en est fait de lui.»

Henri Boulad sj.
Henri Boulad SJ.

Comment expliquez-vous cette crise?

«Quand on essaie de justifier cette crise par les guerres au Moyen-Orient, cela n’explique rien du tout, parce que des guerres plus graves et beaucoup plus meurtrières ont eu lieu ces dernières décennies sans que cela n’entraîne ce flux massif de réfugiés.

Pourquoi maintenant? C’est la question qu’il faut se poser. Il y a certainement une raison derrière cela, un plan systématique de déstabilisation de l’Europe au service de grands intérêts politiques et économiques, qui mérite d’être éclairci et analysé. C’est le timing de ce raz de marée qui me paraît bizarre. Ce n’est pas par hasard qu’il y ait un tel flot de réfugiés qui déferle sur l’Europe.

Lorsque l’Occident verse des larmes sur ces réfugiés, alors que c’est lui-même qui a créé, planifié et commandité les guerres qui sont à son origine, on peut vraiment parler de larmes de crocodile! Lorsque les médias se lamentent sur les 3 500 émigrés noyés en Méditerranée, en négligeant de parler des 300 000 Syriens tués pendant ces guerres organisées par l’OTAN, de qui se moque-t-on?

Ajoutez à cela l’indifférence totale de l’opinion internationale face au million de morts en Irak hier, ainsi qu’aux deux millions de morts et cinq millions de déplacés au Soudan durant 55 ans d’une guerre terrible, vous constaterez que cela ne fait pas le poids face aux 3 500 noyés en Méditerranée.

Les médias et ceux qui les manipulent – mafias, géants de la finance et politiciens véreux – se concentrent sur quelques visages, quelques morts, quelques embarcations en train de couler, pour apitoyer les téléspectateurs du journal de 20 heures, sans expliquer les raisons profondes de cette crise, alors que quantité d’analyses démasquent cette supercherie monumentale.

Il y a un manque de réalisme chez tous ceux qui protestent, et chez le pape lui-même qui refuse de dénoncer les vraies causes.

Quand des réfugiés arrivent habillés à la dernière mode (chaussures, jeans, portable, etc.), cela montre à l’évidence qu’ils ne sont pas misérables. Et pourquoi sont-ils majoritairement des hommes? Où  sont donc les femmes et les enfants ? Il ne faut pas se laisser berner, ce sont souvent de faux réfugiés, dont beaucoup sont des djihadistes.

Leur arrivée en Europe a d’autres raisons que le refuge économique, ou une déstabilisation de leur pays, ou un danger d’être persécutés. Il existe derrière tout cela des buts politiques qui sautent aux yeux. D’où la nécessité de penser avec sa tête et de ne pas réagir seulement avec son cœur. Je le dis clairement dans mon homélie sur les limites du devoir d’hospitalité

Des réfugiés syriens en gare de Budapest en Hongrie en septembre 2015. (Photo: Mstyslav Chernov, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org)
Des réfugiés syriens en gare de Budapest en Hongrie en septembre 2015. (Photo: Mstyslav Chernov, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org)

Pourquoi les pays riches du Golfe restent silencieux?

«Si l’Arabie Saoudite voulait vraiment résoudre le problème, elle pourrait le faire immédiatement. Elle a tout ce qu’il faut pour cela. Plusieurs centaines de milliers de tentes climatisées avec lits, cuisines et salles de bains qui ne servent que durant les cinq jours annuels du pèlerinage, pourraient accueillir sans problème les millions de réfugiés qui déferlent sur l’Europe.

Ces derniers auraient alors la Charia qu’ils réclament, plus tous les soins et du bien-être que l’Arabie Saoudite peut leur procurer avec tous les milliards dont elle dispose.

Il y a donc, je le répète, un plan de déstabilisation de l’Europe, mis au point par les mondialistes, qui, à travers Bruxelles, veulent fragiliser l’Europe pour mieux s’en emparer.»

L’Homme aurait-il perdu toute conscience morale?

«Oui, on a l’impression que la conscience est morte chez beaucoup de grands dirigeants du monde. Pour eux l’être humain est le dernier de leurs soucis. Cent morts, mille morts, dix mille morts, cela ne compte pas. L’essentiel c’est la conquête d’un territoire, l’accès à un gisement de gaz ou de pétrole.

Oui, l’Occident a du sang sur les mains…  Au lieu de revenir à la raison et de faire son examen de conscience, il poursuit sa politique homicide. Il lui faut à n’importe quel prix cette région maudite du Moyen-Orient, où l’or noir coule à flots. Seuls pèsent dans la balance ses intérêts géopolitiques.

Mais où est donc l’Homme dans tout ça? Il compte si peu, si peu! La tâche la plus urgente aujourd’hui est de retrouver le sens de l’Homme, de redonner à celui-ci sa place au centre de notre vision du monde, de repenser nos politiques, nos économies, nos stratégies en fonction de l’être humain et de sa valeur unique

Un camp de réfugiés dans un édifice industriel en Grèce. (Photo: Geraki, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org)
Un camp de réfugiés dans un édifice industriel en Grèce. (Photo: Geraki, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org)

Une réforme de l’Islam est-elle possible?

«Depuis quatorze siècles, toutes les tentatives de réforme ont lamentablement échoué. Pour nous limiter à la période récente, je mentionnerai celle de Mohammed Ali (1805-1848) et de son petit-fils le khédive Ismail (1863-1879), qui ont tous deux tenté de moderniser l’Égypte.

Il y eu ensuite le réformisme de Jamal al-Din Al Afghani (1839-1897) et de son disciple Mohammed Abduh, qui a tourné court avec la fondation des Frères musulmans en 1928, par Hassan el-Banna (1906-1949).

La renaissance arabe, fin du 19e début du 20e siècle, et la laïcisation tentée par Saad Zaghloul (1858-1927), ont été étouffées par la révolution de Nasser (1918-1970) et l’arabisation de l’Égypte.

Son successeur Sadate (1918-1981) est passé à l’étape suivante, celle de l’islamisation du pays en introduisant la Charia comme source première d’inspiration de la constitution et de la législation. Parallèlement, Kémal Atatürk (1981-1938) a vu sa réforme échouer avec l’islamisme d’Erdogan en Turquie.

En dernier lieu, Mahmoud Mohammed Taha (1909-1985), grand théologien musulman libéral soudanais, pour avoir voulu inverser le décret de l’abrogeant et de l’abrogé, qui privilégiait un islam ouvert et spirituel, s’est vu pendu sur la place de Khartoum le 18 janvier 1985, à l’instigation du Cheikh d’al Azhar de l’époque, sous prétexte d’apostasie.

À la lumière de tout cela, faut-il conclure que l’Islam est irréformable?»

Le Père Boulad à la récente soirée bénéfice de Toronto, entouré du Cardinal Thomas Collins, du Père Peter Galadza, directeur de l'Institut Sheptytsky d'études chrétiennes orientales de l'Université de Toronto, et de Carl Hétu, directeur de la CNEWA (association catholique d’aide à l’Orient).
Le Père Boulad à la récente soirée bénéfice de Toronto, entouré du Cardinal Thomas Collins, du Père Peter Galadza, directeur de l’Institut Sheptytsky d’études chrétiennes orientales de l’Université de Toronto, et de Carl Hétu, directeur de la CNEWA (association catholique d’aide à l’Orient).

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