Quand la chanson emprunte sa palette au blues

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La photo ornant la pochette de Revue (Northernblues Music) nous présente, en superbe contre-plongée, la marquise du cinéma du même nom, cette institution torontoise qui renvoie à une époque où même les plus grandes industries revendiquaient leur côté artisanal et leur ancrage dans un quartier.

Quoi de plus approprié, donc, pour illustrer ce retour sur l’œuvre d’une autre institution torontoise, le bluesman et harmoniciste Paul Reddick. Mais l’appellation de bluesman, trop souvent réduite, de nos jours, à un cliché gonflé de testostérone, ne saurait rendre justice à celui qui s’affiche plus volontiers comme «songwriter Paul Reddick».

Car si notre homme parle la langue du blues – ou, plus exactement, les langues du blues – elles sont pour lui un outil, un véhicule au service de l’expression d’un regard très personnel sur le monde, mi-philosophique, mi-amusé, où même la menace d’une chanson comme I’m a Criminal trahit une conscience du fait que le blues est une mythologie, avec tout ce que cela comprend de fausses vérités et de vrais mensonges.

Avec son précédent album, Villanelle, fruit d’une fertile symbiose avec le guitariste et réalisateur Colin Linden, Reddick avait fixé un peu plus haut la barre, s’inspirant d’une ancienne forme poétique héritée du français pour conjurer un dense univers d’images, dans une série de canevas musicaux qui remontaient aux sources rurales du blues et dans la mémoire de l’Amérique pré-industrielle, invitant des comparaisons à la démarche d’un autre artiste inclassable, un certain Bob Dylan.

Entre ses premiers pas au sein de son excellent groupe, les Sidemen, et ses récentes incursions en solitaire, le cheminement de Paul Reddick se trouve ici documenté en 18 escales (dont deux inédits), parmi lesquelles on retrouve quelques collaborations avec le Rhythm & Truth Brass Band et un magnifique hommage à Johnny Cash (Train Of Love).

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En attendant que Reddick nous livre le prochain chapitre de son histoire, Revue constitue un bilan inestimable – et un détour obligé pour quiconque chercherait une preuve de la pertinence du blues en 2007.

Politique, érotique et… funky

Coincées entre la fin du rêve hippie et le grand chambardement du punk, les années 1970-75 furent, entre autres choses, l’âge d’or du funk, ce vigoureux idiome afro-américain qui remplaça la soul et le jazz à titre d’expression privilégiée de la négritude urbaine made in America, tout en jetant les bases – rythmiques autant que poétiques – de la révolution hip hop.

Si la postérité a retenu les contributions de Sly & The Family Stone, George Clinton, Kool & The Gang et, bien entendu, du parrain James Brown, la discographie de Betty Davis demeure l’affaire d’une petite poignée d’initiés. Pourtant, s’il est une artiste dont la vie et l’œuvre résument parfaitement l’esprit de ces turbulentes années tout en anticipant les virages de la fin du XXe siècle, c’est bien elle.

Ancien mannequin et propriétaire de club new-yorkais, ex-épouse de Miles Davis (c’est son sublime visage qui apparaît sur la pochette de Filles de Kilimandjaro), Betty – née Mabry – eut le courage et le génie de combiner féminisme, black power et une sensualité torride pour signer une série d’albums dont elle assura à 100% l’écriture et la réalisation. Une revendication d’indépendance qu’Ani Difranco et Me’Shell NdegéOcelle reprendraient à leur compte une vingtaine d’années plus tard.

Recrutant la crème des musiciens funk de l’époque (dont l’extraordinaire bassiste Larry Graham), Davis prend d’assaut nos sens – et notre pudeur – sur deux improbables galettes (Betty Davis et They Say I’m Different) rééditées aujourd’hui, avec le soin qu’on lui connaît, par l’étiquette américaine Light In The Attic.

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Avec sa voix râpeuse comme une langue de chat (imaginez une jeune Tina Turner en plus dévergondée, si telle chose est possible), Davis nous assène sans ménagement des exercices de funk dense et primal qui ont encore le pouvoir de nous désarçonner, et dont les titres – If I’m In Luck I Might Get Picked Up, Game Is My Middle Name et l’ode sado-maso He Was A Big Freak – donnent une assez bonne idée de leur contenu. Si vous êtes persuadé que l’âge d’or du funk se résumait à la poignée de grands noms précités, il serait grand temps de vous exposer à cet électrochoc nommé Betty Davis.

Poussée de croissance

Il a côtoyé Pat Metheny, entre autres pointures, joué au sein des formations de Michael Brecker et de Brandford Marsalis, pour ensuite conjurer avec succès l’alchimie du trio piano-contrebasse-batterie. Technicien redoutable, riche de plus de 20 ans d’expérience professionnelle, Joey Calderazzo est ce qu’on appelle communément un musician’s musician. Mais pour un pianiste, la preuve de polyvalence et d’éloquence est assurément l’exercice du récital solo.

Bien que Amanecer (Marsalis Music/Rounder/Universal) déroge à la stricte règle par l’inclusion de quelques morceaux touchés par la grâce de la voix de Claudia Acuña et la caresse de la guitare acoustique du Brésilien Romero Lumambo, Joey a voulu faire de ce nouvel album une véritable mise à nu de son âme de musicien, troquant l’objectif de perfection pour ceux, plus difficiles à cerner, de vérité et de croissance.

Au lieu de la vélocité pianistique du bop, qui ne lui offre plus guère de défis, Calderazzo prend le parti de l’exploration («pour la première fois de ma vie, je ne peux pas jouer tout ce que j’entends dans ma tête», explique-t-il dans le livret de l’album). Tantôt, cela se traduit par une incursion dans le domaine désormais négligé du piano stride (Midnight Voyage est ici remanié à la manière Earl Hines), tantôt par un délicat clin d’œil à Bill Evans (l’impérissable Waltz For Debby).

Mais c’est par le biais de ses propre compositions oniriques que Calderazzo nous convainc le plus de l’intérêt de sa nouvelle voie, invitant d’occasionnelles comparaisons à Keith Jarrett, les tics en moins. Bref, en sollicitant le corps et l’âme, en conjurant l’ombre et la lumière et en revendiquant le droit à l’erreur sans en abuser, Joey Calderazzo s’offre une magistrale poussée de croissance – dont tout auditeur attentif sortira grandi.

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