Plaisir à trois

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Publié 10/03/2009 par Dominique Denis

À ma connaissance, il s’agit d’une première: ici ou ailleurs, peu importe l’idiome musical, on n’a jamais eu l’idée de rassembler un clavecin, un basson et…un badoneón. C’est pourtant ce qu’on fait Mathieu Lussier, Catherine Perrin et Denis Plante en formant le trio Bataclan! (point d’exclamation inclus), qui est aussi le nom de ce premier album paru sur étiquette ATMA Classique.

Pour atypique qu’elle soit, la configuration de ce nouvel ensemble québécois donne lieu à une remarquable polyvalence. Parcourant le chemin qui va du baroque au tango, avec quelques escales au Brésil (chez Villa-Lobos, notamment), Bataclan! signe une musique de chambre métissée, toujours accessible, qu’il s’agisse d’interpréter leurs propres morceaux, de revisiter Villa-Lobos (une ravissante Melodia Sentimentale), sans oublier plusieurs pièces d’Astor Piazzolla, le maître du tango nuevo, ce qui n’a rien de surprenant, quand on sait que Plante a fait ses classes au sein de l’excellent ensemble Quartango. Mais ce qui surprendra quelques-uns est l’inclusion, au programme, de La forêt des mal-aimés, de Pierre Lapointe.

Mais au fond, quand on sait que l’auteur-compositeur québécois est sans doute le plus près, tant dans la forme que l’esprit, de l’opulente esthétique de la variété française des années 70 (pensez Julien Clerc, première mouture), cette rencontre relève de l’évidence.

Par moments, l’absence d’un instrument qui aurait des cojones, comme on dit en espagnol (piano ou contrebasse, par exemple), prive la musique de Bataclan! de ce coup de reins dont elle aurait besoin, notamment dans le registre du tango, mais la complémentarité des couleurs instrumentales pallie le plus souvent à ces quelques lacunes.

Ensemble vivant

Le même souci d’élégance caractérise cet autre trio – torontois, cette fois – qui porte le joli nom d’Ensemble Vivant. Célébrant 20 ans de carrière, la formation composée de la pianiste Catherine Wilson, de la violoncelliste Sharon Prater et de la violoniste Erica Beston nous livre Audience Favorites (Opening Day Recordings), un album dont le titre peut être vu comme une manière de credo.

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Très loin de l’idée selon laquelle le plaisir du public se mérite au terme d’un ardueux travail intellectuel, l’Ensemble Vivant signe ce qu’il convient d’appeler une musique de salon, un terme péjoratif – mais qui ne devrait pas l’être – qui nous renvoie à une époque où le gouffre entre musique populaire et musique classique ne semblait pas infranchissable.

D’un pot-pourri de Chaplin (dont on oublie parfois qu’il composait les trames sonores de la plupart de ses films) à une poignées de vignettes du génial Leroy Anderson (qu’on associe aujourd’hui aux bandes son de dessins animés, mais qui était un artiste d’une polyvalence inouïe) en passant par quelques partitions plus “sérieuses” (Widor et Debussy, entre autres), nos musiciennes, seules ou avec leurs invités, créent un disque sans aspérités, du genre dont une écoute distraite ne révèle que les atmosphères raffinées, mais qu’il convient d’appréhender attentivement pour en saisir toutes les richesses.

Un Bach feutré

Ceux qui aiment leur Bach à la Glenn Gould risquent fort d’être déconcertés par ces Variations Goldberg en formule trio, où l’on retrouve le violon de Jonathan Crow, le violoncelle de Matt Haimovitz et l’alto de Douglas McNabney, trois jeunes instrumentistes qui endisquent sur l’étiquette montréalaise Oxingale. En principe, la présence de trois instruments devrait permettre de souligner les richesses contrapuntiques de Bach mais l’enregistrement baigne dans un flou qui, pour être agréable, semble gommer les détails de la partitition, et surtout l’indépendance des voix.

Le plaisir que vous tirerez de l’écoute de ces Variations Goldberg dépendra largement de comment vous aimez votre Bach.

Fraternité musicale

Shostakovich – Frank: Violin Sonatas (Naïve) tourne dans mon lecteur depuis assez longtemps que je lui dois ces quelques lignes, même si je ne sais pas tout à fait par quel bout le prendre. Avec le tandem Sergei et Lusine Khatchatryan (violon et piano, respectivement), on quitte le domaine des trios pour s’offrir deux immenses sonates, composées à 80 années d’intervalle.

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De prime abord, la juxtaposition des sonates du belge César Franck (1822-1890) et du russe Dimitri Shostakovich (1906-1975) pourrait en déconcerter quelques-uns, puisque le premier nous offre une partition sensuelle, que le compositeur avait offert, en guise de cadeau de mariage, à son premier interprète, le magistral violoniste Eugène Ysaye. On y retrouve toutes les vertus – lyrisme et élégance en premier lieu – qui constitue le fil conducteur de “l’école française” jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Au lieu de nous proposer une partition de Ravel ou Debussy en prolongement logique de notre plaisir, le jeune duo arménien fixe un peu plus haut la barre en s’attelant à la tâche de nous faire redécouvrir une des œuvres de maturité de Shostakovich, elle aussi composée pour un géant du violon, en l’occurrence David Oïstrakh, qui l’avait créée en 1969 avec nul autre que Sviatoslav Richter au violon.

Grâce à leur maîtrise des idiomes modernes, dodécaphonisme inclus, et la conviction de tenir là une œuvre caractérisée par la passion d’une âme jamais apaisée plutôt qu’un souci de défricher un terrain vierge, Sergey et Lusine Khatchatryan imposent une musique qui, sans être facile, n’illustre pas moins le génie de celui que plusieurs considèrent comme le plus grand compositeur du XXe siècle.

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