Parrain

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Je n’ai pas connu personnellement ce parrain mais j’en ai tant entendu parler qu’il est devenu «Parrain», personnage mythique, bien représentatif d’un milieu et d’une époque révolue, mais pas si lointaine.

Gouailleur, moqueur, généreux et râleur, il était le prototype de l’ouvrier parisien du siècle dernier, sa quintessence même, puisqu’il était de Nanterre, vraie banlieue prolétaire de l’Ouest de Paris. C’était une concentration de vieux immeubles bon marché, délabrés, et de pittoresques bistrots populaires.

C’est là, sur le zinc, que Parrain se trouvait lui-même, en revenant de La Garenne-Colombe où il «bossait» chez Goodrich. À faire du pneu toute la journée, ça use mais après deux ou trois pernods sur le zinc, on se sent requinqué et inspiré.

Ils étaient toute une bande à se retrouver au Café des Marronniers, juste en face chez Parrain, pour refaire le monde. Et surtout en expliquer ou en interroger les mystères, comme celui du vert qui vient d’un mélange de jaune et de bleu, alors que la salade verte, elle est verte toute seule… va savoir!

C’est là que Jean-Marie Gouriau aurait pu recueillir ses célèbres «Brèves de comptoir». J’entends bien Parrain déclarer: «Au pôle Nord, au pôle Sud, à l’Équateur, l’homme s’acclimate partout. Il n’y a qu’en banlieue qu’il ne s’acclimate pas». Et d’ajouter, en rigolant: «C’est pas parce que l’homme a soif d’amour qu’il doit se jeter sur la première gourde.»

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Prolétaire

Parrain qui devait avoir 36 ans en 1936, avait gardé un souvenir reconnaissant à Léon Blum et au Front Populaire, qui avaient instauré la semaine de 40 heures et les congés payés. Parrain évoquait volontiers l’euphorie des grèves pacifiques après la grande victoire prolétaire de cette année glorieuse, 1936.

Deux millions d’ouvriers, comme lui, s’étaient mis à jouer à la belote, à l’usine ou au chantier. C’était la fête. Il montrait volontiers la photo jaunie où, attablé avec des copains, devant un litre de rouge, chez Goodrich, ils attendent la fin du capitalisme mondial. Son éternel béret basque vissé sur sa tête ronde et joufflue, il a l’air rigolard du gars qui vient d’en raconter une bien bonne sur les patrons. Il n’avait pas de carte du parti socialiste, ni du communiste.

Il avait peur qu’on l’étiquette «socio» ou pire «coco». Et pourtant c’est à eux qu’il devait de pouvoir partir en vacances payées, quelques jours en été. Il allait alors retrouver sa filleule en Normandie, apportant généreusement des sacs de cadeaux (et de blagues) à toute une ribambelle de mômes. Malgré sa gouaille et son humour, il était prudent, pour ne pas dire trouillard, côté politique.

Travail obligatoire

La Deuxième Guerre mondiale était arrivée. Les Allemands occupaient la France et Parrain fut réquisitionné pour le Service du Travail Obligatoire, en Allemagne. Pas question. Il avait assez bossé pour les Français, il n’irait pas faire le con chez les Fridolins! Il se barrait!

Il annonce la nouvelle le soir-même à «Marraine», son épouse, qui se met à pleurer. Qu’allait-elle devenir seule, sans lui? Ils vivaient ensemble depuis vingt ans. Jolie fille, un peu grassouillette, comme les modèles de Renoir, elle était «Petite Main», chez Patou, quand Parrain la cueillit, à la sortie de l’atelier.

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Après leur mariage, elle ouvrit boutique de couturière dans le petit appartement vétuste qu’ils habitaient au cinquième étage – sans ascenseur.

Leur grand amour s’éteignit à la longue. Elle, restée sentimentale, pleurnichait l’absence de mots doux qui faisaient rigoler son homme. Lui, les copains, le bistrot et le baratinage des serveuses, suffisaient à son bonheur quotidien et devenaient source de plaisanteries qui tantôt faisaient rire Marraine, tantôt la faisaient fondre en larmes.

Pour se distraire, et un peu pour garder la main, Parrain avait pincé, dans l’escalier étroit, les fesses de la locataire du dessous, grande vieille fille maigrichonne, à tête de cheval. Par désœuvrement, Parrain avait pris l’habitude de coucher avec elle, un petit peu chaque matin. Il embrassait Marraine, avant de partir au boulot, descendait un étage et honorait son cheval, au grand galop.

Salaud

Un flic, avec qui Parrain prenait souvent un petit blanc, sur le zinc, lui glissa dans l’oreille qu’il allait être arrêté dès le lendemain, à l’aube, par les Allemands, ou pire par la milice française.

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Marraine avait commencé à pleurer. Il lui enjoint de continuer et de dire à «ces Messieurs» qui viendraient le chercher que son mari était un salaud. Il la trompait sans qu’elle s’en doute et maintenant il venait de partir avec une Espagnole. Ils seraient vite arrivés au pays de Franco.

Marraine pleura, sans se forcer, à chaque visite de la police, qui ne sut jamais que Parrain vivait désormais enfermé, à l’étage du dessous, avec son cheval, sortant juste la nuit pour aller faire un tour au cabinet d’aisance du jardin et, éventuellement, faire un rapide câlin à son épouse qui, elle, n’avait jamais douté de lui.

À la Libération, Parrain émergea de sa cachette et fit une apparition triomphale au Café des Marronniers. Il les avait bien eus, les Fritz! C’était désormais un héros.

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