Parlons chanson avec… Camille Hardouin

Camille Hardouin (Photo: Maya Mihindou)


18 décembre 2017 à 12h00

Échanger avec l’auteure-compositrice française Camille Hardouin, dont le premier album, Mille bouches, paraissait il y a quelques mois, c’est ouvrir une porte vers un univers pétri de rêves et de douces délinquances, comme en témoigne Les pirates, la chanson faisant l’objet de cette chronique.

Vous avez grandi au sein d’une famille qui gravitait vers les domaines scientifiques, mais vous aviez une imagination libre et aventureuse. Votre famille appréciait-elle la manière dont s’exprimait votre liberté?

Au départ, ma famille était un peu inquiète, mais tout le monde a été aussi encourageant que possible dès qu’ils ont un peu plus compris ce que je faisais.

C’est difficile de savoir ce qu’il y a dans la tête des autres, mais c’est sûr que cette obsession de raconter des choses, qui me prenait toute la tête (je ne voulais faire que ça, dessiner, lire ou écrire, ou vivre en posant des questions, c’est encore la seule chose qui me parait logique).

Comme c’était une attitude différente, il y a eu des petits frottements, des incompréhensions. J’ai mis longtemps à apprendre comment vivre avec cette soif et en même temps être avec les autres humains! J’ai encore l’impression bizarre de rencontrer enfin quelqu’un de ma planète quand je rencontre un artiste dont le travail me parle.

Comment vous y prenez-vous pour garder la magie de l’enfance dans la création de vos chansons?

Je ne sais pas si je m’y prends d’une manière particulière. Ce que j’essaie de faire, c’est d’écouter au mieux ce qui vient, de déjouer les filtres en quelque sorte.

C’est presque étrange de parler de ça, car il faudrait plus de recul, alors que j’ai l’impression de nager complètement dans cet étonnement. Je me sens curieuse de tout, y compris de ce qui se passe à l’intérieur, j’ai sans cesse l’impression d’être émerveillée, et il m’arrive souvent d’éclater de rire toute seule parce que j’ai été étonnée d’une chose surgie, un dessin ou une de mes réactions par exemple.

C’est si fascinant et mystérieux d’avoir la chance de regarder et d’explorer le monde. Écouter ça, c’est comme une boussole, ça aide à se placer aux endroits justes.

Je passe beaucoup de temps à regarder les choses pour essayer de trier ce qui me semble sonner faux, et à protéger et célébrer ce qui me semble précieux, comme quelqu’un qui cognerait doucement des doigts sur le mur pour voir s’il est en bois ou en toc. Une fois qu’on enlève les cris de beaucoup de choses en toc, finalement, c’est facile d’être très enfantin avec le monde.

Pour reprendre la métaphore, si on enlève toutes les choses en toc dans la maison, ça fait soudain beaucoup de place pour danser!

Dans cette chanson, pourquoi avoir choisi de tutoyer le personnage du policier, qui est a priori une figure d’autorité?

Justement pour parler de l’humain tout nu sous l’uniforme!

Je voulais parler du désarroi de ce policier censé représenter l’ordre, et qui se retrouve, peut-être, à avoir une petite craquelure de doute en se confrontant à la beauté d’une chose pas bien grave, mais a priori interdite: ces deux pirates autoproclamés, entrés par effraction, la nuit, dans un manège, et qui allument tout rien que pour eux, où a lieu une aventure imaginaire, ivre, et un début de rencontre.

Le policier débarque, mais désorienté par la beauté du moment qu’il vient interrompre, il bafouille…

Pour moi ce policier, c’est à la fois la figure de l’ordre, qu’il me semble très sain d’interroger, pour que les choses ne soient pas arbitraires, et la figure de quelqu’un qui interroge lui aussi, peut-être, cet ordre. C’est une des choses dont parle la chanson: est-ce que ce policier s’interroge, lui aussi, sur ce qu’il applique?

camille-hardouin_mille-bouches

Un critique a dit que «Camille Hardouin n’a pas la prétention d’écrire pour représenter quelqu’un d’autre qu’elle-même». Les identités et les jeux de rôles — comme les pirates du manège — sont-ils pour vous un autre moyen de parler de vous-même?

En tout cas, je parle du monde depuis mon propre télescope!

J’aimerais pouvoir emprunter le regard de chaque créature vivante, et c’est ça aussi cette soif des propositions artistiques diverses: c’est si fabuleux de pouvoir non seulement regarder quelque chose d’inconnu, de nouveau ou d’imaginaire, mais aussi de regarder cette chose par le regard de la personne qui l’offre. On voit et la chose et le regard. C’est fabuleux, quand même!

Quant aux figures qui apparaissent dans mes histoires, comme la Bergère d’Oubli, la Zombie, ou l’Étrange Petite Sirène, elles viennent incarner quelque chose, comme dans une performance où on vient dire quelque chose avec un geste, une situation.

La Bergère d’Oubli, avec ses bras qui viennent voler les cauchemars, j’avais très besoin qu’elle apparaisse.

Quant aux pirates de la chanson, ils sont faits de souvenirs, de mots, d’émotions… Ils se sont incarnés à partir de tout ce qu’ils ont pu trouver pour fabriquer leur corps et leurs habits!

Je pense que les chansons, comme les rêves, viennent boire à plein d’endroits, et aussi qu’ils ont une part de mystère qui leur est propre et qui les rend si attachants.

Selon la poétesse Louise Glück, «la source de l’art est l’expérience, le produit fini est la vérité, et l’artiste, examinant le véritable, intervient constamment pour gérer, mentir et supprimer, toujours au service de la vérité». Est-ce votre travail de fabriquer de petits mensonges pour arriver à la vérité?

Tout d’abord, je ne pense pas grand’chose en tant qu’artiste! Je fais justement très attention à bien contourner la notion de pensée, d’idées, et même de devoir ou de travail.

Je crois aussi que j’utilise assez rarement la notion de vérité, même si peut-être que ça revient au même, parce que souvent je préfère la notion de justesse. Qu’est-ce qui est juste? C’est ça qui m’intéresse.

La vérité, ça m’apparaît un peu… scientifique, pas au sens curieux, mais au sens froid, sûr de lui, du terme, et c’est peut-être étrange de dire ça, mais c’est assez petit comme notion, «la vérité».

Comme lorsqu’on dit «la réalité», c’est souvent pour parler seulement d’une part de la réalité, alors je suis un peu allergique à des mots finalement très beaux sans doute, simplement parce qu’on les utilise souvent avec rigidité ou pour réduire des notions qui me sont chères.

J’ai souvent l’impression que c’est des mots qui viennent couper les possibles – pas que ce soit la faute des mots eux-mêmes, les pauvres, qui se font lancer dans les possibles des gens.

Mais il me semble que c’est ce dont la citation parle, avec simplement d’autres mots que ceux que j’utilise: faire les détours nécessaires pour arriver à ce qui est juste.

Donc oui, il y a une forme de traduction pour pouvoir dire le réel. C’est pour ça que j’aime autant avoir l’air de parler d’autre chose pour parler de ce qui est devant moi. Parce que parfois, parler d’une tempête, c’est la meilleure manière de parler d’une rencontre, par exemple…


Les pirates

Quand tu nous as trouvés, tu as dû ôter ton képi

Et tu t’es demandé si c’était vraiment interdit

C’était tellement joli

Ces deux gamins endormis là

L’un dans un bateau blanc, l’autre sur un cheval de bois

Les bras pendants

(Extrait de la chanson Les pirates)


Entrevue réalisée par les étudiants du cours de français Parlons chanson avec Dominique Denis. Pour en savoir davantage, rendez-vous sur le site www.dominiquedenis.ca


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